L’autoroute et les platanes

« Chantier-phare de la présidence Bouteflika, la construction de l’autoroute est-ouest avait été lancée en 2006 et devait durer quatre ans. A la base d’un budget de six milliards de dollars, elle a vu son coût grimper à 13 milliards, selon des estimations officielles, et à 17 milliards, selon d’autres sources. La presse évalue à 5 milliards de dollars le montant des pots de vin versés », écrit Algérie 360° le 24 octobre 2015.

Les avocats d’un Algéro-Luxembourgeois condamné en appel à 12 ans de prison dans une retentissante affaire de corruption en Algérie ont dénoncé « un harcèlement judiciaire » et annoncé que leur client entamait une grève de la faim.

Au prix de revient du kilomètre de l’autoroute Est-Ouest, les automobilistes, quand elle sera achevée, pourront prétendre rouler non pas sur du bitume mais sur l’or. Ni 24, ni 18, mais cet alliage qui titre 14 carat. Celui qui trompe parfois les clients. Mais qui ne peut souffrir la comparaison avec les belles pièces, ces parures d’art faites d’argent de Beni Henni, par exemple.

On nous l’a annoncé, la société ERTHB-Haddad, qui devait raccommoder le tronçon de 33,5 km, entre Lakhdaria-Bouira, pour 10 milliards de dinars, vient de jeter l’éponge. Une entreprise chinoise reprendra le chantier. Le ministre Abdelkader Ouali l’a dit. Il a ajouté, dans la foulée, que l’ensemble de l’œuvre sera achevée vers la fin de cette année. En juillet dernier, il avait fait une autre promesse, concernant le même projet, celle de nous voir rouler sur cette réalisation, totalement achevée, en juin 2016. Mais qu’importe, tant qu’on roulera un jour sur une autoroute ! Ca fera classe.

Je n’ai jamais apprécié les autoroutes. Il n’y a rien à voir. Un tapis de goudron, suffisamment large pour permettre les dépassements les plus fous pour aboutir, parfois, à l’admission en urgence dans les hôpitaux. Je leur préfère les bonnes vieilles routes nationales et leurs vitesses limitées, pour prendre le temps d’admirer les paysages ou pour faire un halte dans un village traversé, de ces villages qui sont la ponctuation des nationales. Je suis sans doute vieux jeux. Mais prudent.

Le mot « autoroute », me fait toujours penser à celle que nous promettait le colonel Bencherif, en campagne pour le candidat Chadli Bendjedid. Nous savons où elle nous a mené. A un certain sanglant Octobre. L’ancien chef de la 5ème Région Militaire fut donc déclaré élu et lui, le membre du Conseil de la Révolution, patron de la puissante gendarmerie nationale fut mis à l’écart. Faut préciser, qu’entre temps, le Président Boumediene lui avait attribué le ministère de l’Hydraulique. Position où il ne suffit pas de donner des ordres mais d’ériger d’autres barrages. Exit le colonel.

Ils sont décidemment très peu d’hommes qualifiés de « politiques » qui peuvent se prévaloir de la devise de Paris « fluctuat nec mergitur » (« il est battu par les flots mais ne sombre pas »). Touchés, ils sont coulés. Leur envergure académique ne leur permet pas de retourner à l’université pour faire profiter de leurs expériences les étudiants, ni donner des conférences dans les fora internationaux. M. Belkhadem a connu ce triste sort. Trop de zèle, il souffrit du mythe d’Icare. Un trait de plume, suivi d’un communiqué, a suffit pour lui retirer sa carte du Parti. Le curseur de la vie politique du pays se déplace brutalement du présent à l’imparfait de l’indicatif. Quant au future, il relève de la manière dont les cartes sont battues. A une exception près, cependant. La longévité de M. Ouyahia est impressionnante. Ministre, Premier Ministre, Secrétaire Général de Parti, Chef de Cabinet du Président, encore une fois Secrétaire Général de Parti par intérim. Et ce n’est sans doute pas fini.

En quinze ans, le pouvoir a épuisé beaucoup d’hommes. Pas lui. Pour les autres, la voie de garage fut la possibilité – par pour tous – de créer des partis politiques. S’il était permis, on les verrai bien se constituer en « Association des anciens Premiers ministres et ministres », costume sur mesures pour justifier la pluralité d’opinions.

Après la période de deuil, celle au cours de laquelle le chauffeur n’est plus aux ordres, et l’ordonnance ne faisant plus les courses, une « sortie » politique s’impose. C’est la rampe de lancement ou le caniveau. Donc, prudence. Des déclarations montant en intensité pour dénoncer les effets schizophréniques du cercle du pouvoir. D’abord. Cette maladie dont ils souffraient. Du quatre murs. Puis, ils sèment à tous vents. Et comme le gouvernement a fini par concéder que la situation n’est pas brillante, que nous ne pourrons sûrement pas passer au travers des orages qui s’annoncent, ils se délestent de vérités connues de tous, prévues par tous pour nous les servir. « Il n’y a qu’à … » disent-ils. Quand on leur répond, « il n’y avait qu’à … » mais vous ne l’avez pas fait.

La météo économique et politique annonce donc de sévères averses. La première, faute de prospectives, nous est imposée. Les pays les plus puissants, les plus technologiquement avancés, et Cuba, sont incapables de détourner un ouragan de sa route. Mais ils le gèrent. Dans la cas de la gestion d’un pays, ils gèrent les marchés. Dans le cas de Cuba, la prévision des abris et la répartition des ressources le temps que passe l’orage.

Les erzats de solution jettent les populations dans les rues, celles qui conduisent vers « al badil », ou vers les mosquées. L’occupation de ces dernières est certainement une mauvaise chose, quand elles sont le lieux pour s’interroger sur nos actes.

Nous trouvons nous dans le cas de figure annonçant les manifestations des années 80 ? Pas tout à fait. Mais le recours aux fora des « intellectuels » – preuve que le gouvernement est à court d’idées dont il se croyait être le détenteur exclusif – et les appels à des solutions neuves, bien entendu clés en mains, sont bien tardifs.

Dans « chronique d’une mort annoncée », de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, tous les lecteurs apprennent, dès les premières lignes, que le héros va périr sans que personne, ni les protagonistes, ni les lecteurs, pas même l’auteur, ne puissent faire quoique ce soit pour arrêter la funeste mécanique et voler au secours du héros.

Nous, il nous resterait peut-être une chance. Ne pas rater la bretelle de l’autoroute pour en sortir. Faute de quoi, un long détour de plusieurs dizaines de kilomètres nous attend avant de reprendre la bonne direction. Une bonne route nationale, sans prétention, qui nous permettra de prendre connaissance, à chaque croisement, du chemin qui reste à parcourir. Et même de se consulter entre passagers sur la route la plus agréable à prendre.

Si nous ne roulons plus sur l’or, il nous restera au moins ça !

Mais gare aux platanes, tout de même.

 

Catégories : Chroniques

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