Après le dégel

Phase une. Il fut un temps où tout était permis. Victorieux, tout nous paraissait possible. L’adrénaline était à bon marché. Elle n’était pas dans les souks mais dans la tête de chaque algérien. On souriait à tout et les critiques étaient rares. Nous avons vaincus une puissance, que diable ! Ce n’était pas rien. Expression parfaite de notre nature un peu rebelle un peu anarchiste, l’autogestion nous alla comme un gant. Vers le désastre.

Phase deux, le sérieux. Avec un zeste – c’est dans nos gènes, on ne peut pas s’en défaire – d’improvisation. En inversant les priorités. La planification qui devait être un Grand Ministère d’Etat, avec toute l’autorité que commande une telle responsabilité, n’était qu’un Secrétariat d’Etat qui ne demandait qu’à survivre. En guise de planification, quotidiennement, dans les portes d’Algérie, on comptait plusieurs dizaines de cargos en rade, attendait d’être délesté de leur cargaison que, parfois, on oubliait sur les cas. On faisait la gueule aussi. Même à soi. Mais il faut dire que cette attitude était motivée par la gravité des défis. Il fallait construire un état. Une économie. Une société. Malgré tout, malgré certains, il y eut quelques fleurons dont nous fûmes fiers. La propriété du peuple.

Puis, phase trois, l’accident survint. On se mit à rire de tout. Bouleversement des mentalités. Un peu la faute du changement de pôle magnétique. Comme les égyptiens, qui savent si bien subir les malheurs de ce monde et celui que leur imposent leurs dirigeants, les « noktates » succédaient aux « noktates » pour alléger nos peines. Sur tout, sur tout le monde. Incluant l’occasion du creusement pour installer de nouvelles canalisations dans une rue de la capitale que la rumeur publique imputa à la recherche du certificat d’études d’un leader en mal de prouver son éducation et le mérite qu’il avait à occuper son poste. Le désarroi était expulsé ainsi pour survivre. En guise de trous, il s’agissait de fondations que, patiemment, même avec des cuillères, une « génération spontanée d’entrepreneurs » se mit à creuser.

La phase quatre. L’anthropophagie. Nous nous mîmes à nous manger entre nous. Une volonté effrénée à l’auto destruction. Bien.

A présent que nous venons de faire le tour, en soixante ans, de tout ce que peut vivre un peuple en plusieurs centaines d’années, que nous reste-t-il à faire ? A vivre ? La glaciation. Nous sommes le seul peuple qui, pour une question d’honneur national, défend bec et ongle son dirigeant, manifestement impotent, contre toute la planète et, s’il le faut, s’ils existaient vraiment, même contre des Aliens s’il leur prenait l’envie de tenter – par humanité, si je peux dire – faire l’effort d’entrer en communication avec nous pour nous appeler à la raison.

Mais il ne faut pas trop y croire. Ce serait comme si un homme tentait de raisonner une fourmi.

Pourquoi préférons-nous le gel, dans tous les sens du terme, à l’action qui réchauffe ? Le Premier a constitué une « pool » d’experts, ses experts, pour constater une évidence, le désastre en vue, et produire des recommandations. Qui demeureront lettre morte. Comme beaucoup d’autres recommandations. Parce que, lui comme d’autres, pour leurs intérêts bien compris, faute de politique, de schéma directeur, de philosophie de l’état à construire, reconstruire ou consolider dont le Président est le détenteur exclusif, incapable de l’insuffler, ils se contentent de rafistoler l’édifice, délabré, existant. Sans consulter les hommes de bonne éducation – produits de la seconde phase post indépendance – qui, depuis des mois lancent des alertes. Des hommes qui n’ont cessé de dire qu’il faut mettre l’Algérien au centre de toute politique quand d’autres nous imposent, par touches successives, le capital au centre de toutes décisions.

J’ai observé les photos prises du Président ces derniers mois. Je compatis. Sincèrement. Aurait-il accepté ce rôle de potiche, de pouvoir éclaté quand sa condition première à sa candidature fut d’être un Président de plein droit ? Aurait-il accepté, en pleine conscience, au fur et à mesure que se détériorait sa santé, ce feu d’artifice croissant, débridé, de points de vue qui n’explosent évidemment pas en une gerbe dans un ciel serein ? Force alors est de conclure – sans maitriser les arcanes de la politique nationale, les puissantes interférences des intérêts étrangers, la crise financière mondiale – qu’avec le temps, que les déchirements vont aller grandissants. Et, cette fois, ils seront meurtriers pour le pays.

Le dégel – à l’heure fatale – noiera le pouvoir. Il sera source de tous les périls. Quel en sera le résultat ? La réponse est dans la sagesse de mon collègue africain qui me répétait souvent : « quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre le plus ».

Et nous découvrirons alors, en dépit de toutes nos expériences passées, toutes les gesticulations, que nous n’avons pas construit, après soixante quatre ans, un Etat de droit qui survive aux hommes.

Quoiqu’on nous dise.

Catégories : Chroniques

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