Régime sec

Nous vivions sous le régime du Parti Unique. Après un retentissant « sebaa sine barakat ». Le peuple rendait les armes. Croyant à la sacralité de la Révolution. Le Parti unique se transforma en « appareil du Parti ». Sans âme. Puis, le multipartisme fut instauré. Avec quelques restrictions. De façade.

Nous n’étions pas au courant des luttes de pouvoir au sein du microcosme dirigeant. Nous ne le sommes pas davantage, en vérité. La seule liberté qui nous est accordée est de pouvoir faire parler les boules de cristal. Et compter la succession des coups d’états internes, de crises de Palais étouffées qui, le silence des autorités nous le fait comprendre, ne nous concernaient pas et ne nous concerneront toujours pas à l’allure où vont les choses. Nous étions spectateurs. Nous le sommes et le seront. Que le baril de pétrole soit fixé à 3,5 dollars ou à 120, le mal-vie fait toujours parti du quotidien. Il faut peut-être préciser qu’il y a moins de « harragas », sinon pas du tout. Non parce que nous vivons « les lendemains qui chantent ». Mais parce que les gardes côtes veillent. Car, ces jeunes, ils sont toujours nombreux à préférer risquer le coup quitte à « être dévorés par les poissons ».

Comment expliquer cela. Effet de mode ? Curiosité sordide aiguisée par un soudain appel du large ? Aurions-nous une propension à nous vautrer dans la misère à l’étranger et à rejeter l’opulence officielle proclamée ? Quelle opulence ? Factice en fait. Ce que des commentateurs qualifient la gestion du pays de politique de « paix sociale » achetée à coup de milliards de dinars n’a été, en réalité, à regarder de près, pas de trop près tout de même, que la paix sociale gérée par un patronat émergent. Prédateur. Qui capte les ressources.

Les appartements, qui se comptent en milliers, n’ont pas rendu plus supportable la promiscuité qu’une jeunesse veut fuir. Du tout. Le « moto » est le large pour le large. Des malheureux s’entassent, quand ils le peuvent et quand ils en ont les moyens, dans des embarcations de fortune pour tenter l’aventure. Jouer à pile ou face avec la vie. Dans le même temps, ce que nous voyons moins, comme le ferait un magicien pour fixer notre attention sur sa main gauche, pendant que, sa main droite, il se joue de notre attention, des milliers de jeunes diplômés, de haut vol – il faut reconnaître cela à nos universités –se délocalisent, comme une vulgaire usine. Même sous-payé, comme un infirmier, le docteur en médecine de chez nous se dit plus heureux là où il a posé ses valises. Pour ne citer que ceux-là. D’autres, hier volontaires pour consacrer leurs « dimanches » à des actions de volontariat, affrontent le froid glacial du Québec où l’air est plus frais, paraît-il. Avec le titre de Chef de département d’université. Avec tout le respect qui est dû à la fonction. Des hommes ou des femmes qui n’ont rien coûté au pays d’accueil.

Nous n’exportons donc pas que le gaz ou le pétrole. Il y a notre misère programmée et cette jeunesse qui exprime ce siphonage de ressources que l’on veut accélérer. Et l’on nous invite, tour de magicien, à « consommer national ». Consommer quoi, demande-t-on, quand on importe tout, la nourriture, les produits manufacturés, les voitures, l’intelligence, jusqu’à notre vision de la vie et de la pratique religieuse ? Le constat de l’économiste, Omar Aktouf, dans une interview accordée au quotidien « l’Expression » est, malheureusement, ce que tout algérien, qui s’intéresse au cours des choses dans son pays, fait.

Observer nos dirigeants devant les caméras des télévisions est un véritable exercice sado-maso. Ils font valoir des « bilans » d’épiciers. Qui ne produisent rien. Qui achètent et qui vendent. Ce n’est plus une gouvernance mais une assemblée d’intermédiaires. De grossistes. Ce qui conforte le patronat qui fixe la feuille de route dans le droit fil des exigences internationales.

Avant même de se trouver dans cette situation, un gestionnaire, visionnaire, qui n’est jamais certain de bien faire, ce gestionnaire là douterait. Il s’octroierait une pause pour évaluer le chemin parcouru. Même si, durant le parcours, il n’a pas cessé de fixer des yeux la route qu’il s’était tracé, avec de fréquents coups d’œil sur le rétroviseur.

Ce ne fut pas le cas. Le frein et les corrections de trajectoire ne servent plus à rien quand le véhicule fait de l’aquaplaning.

Je regarde autour de moi et me pose les questions que vous vous posez : pourquoi haïssent-ils donc à ce point ce peuple pour lui vouloir tant de mal ? Pourquoi persistent-ils à lui faire croire que le glorieux FLN est toujours au pouvoir ? Pourquoi ce pluripartisme de façade ne sert-il que d’exutoire à la colère de tous ?

On ne pourra pas dire que « ceux qui savent » n’ont rien dit. Tous les experts, formés à bonne école, se sont retrouvés sur le terrain du refus de cette politique. Ils affirmaient, fort justement, avec force, que la gestion de ce pays, par le binôme pouvoir-patronat, conduit au désastre. Et que, de ce point de vue, ils ont argumenté, à longueur de colonnes, pour redresser le cap. Ne pas les écouter devient criminel. Ne pas avoir accepté le dialogue, le consensus, l’est également. J’ajouterai bien qu’il relèverait de la cour criminelle de justice.

Il s’agit bien là de non assistance à peuple en danger.

Dernière pépite, l’adoption de la réforme de la Constitution. Le Congrès, Assemblée Nationale et Sénat, y a souscrit. Députés et Sénateurs aux mandats contestables se sont attribués le droit de parler au nom de tous. Et, à de rares exceptions, ils levèrent la main pour adopter toutes les moutures d’articles proposés par le pouvoir.

Pauvres intellectuels. Pauvres Partis d’Oppositions. Et, finalement, pauvre Pouvoir qui ne trompe personne. Pas même ses serviteurs.

Les tenants du pouvoir, si une comparaison animale pouvait se faire, sont imperméables à tout ce qui ne descend pas de leur ciel. Les critiques glissent sur leurs plumes comme sur celles des canards dans une mare ou un oued. Les canards dont les plumes ne sont jamais mouillées. Quand ils regagnent la berge, il n’y a personne pour leur demander des comptes. Parce que le système qui pouvait les condamner a changé la donne entre temps. Ils deviennent canards boiteux.

Les experts et intellectuels ont dit leurs mots. Fin du jeu.

Ils sont rentrés dans leurs coquilles. Ils ont parlé.

« Khamecine aams barakat ».

Eux aussi ont tendance à baisser les bras.

Les « officiels » d’hier, durant quelques mois ou quelques années, sitôt débarqués, se rangeront, demain, du coté des confettis d’oppositions qui revient chaque jour sur les consultations législatives et les élections présidentielles. Ils n’ont rien retenu des expériences passées. Quelles élections ? Depuis le gouverneur français, M.Naegelen, champion toutes catégories de la manipulation des votes du second collège colonial, à aucun moment une consultation n’a été loyale.

Nous nous trouvons donc, toujours, vous et moi avec un premier collège et sa voix audible uniquement dans certains cercles. Là où se décide la politique. Et nous. Quelque part dans le marais.

« Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit » disait un certain Colucci. Le chanteur français Renaud reprit ces mots dans la chanson au titre significatif : « C’est quand qu’on va où? ».

Que dit l’intellectuel, désespéré, à court d’idées puisqu’il lui a semblé avoir dit tout ce qu’il fallait dire ? « Allah Ghaleb ». Même son renoncement est inaudible quand les éboulements de terrain, l’effondrement de pans entiers d’ouvrages font grand bruit autour de lui et détournent l’attention.

L’intellectuel lève le doigt puis se ravise. Pourquoi, pour qui parler ?

Il finit, lui aussi, par le baisser. Il finit par douter. Par se dire qu’il n’est peut-être pas né à la bonne époque. Il est meurtri à l’idée de laisser un tel héritage à sa descendance. Il se dit, pour se consoler, dans sa descente aux enfers, que les canards finissent toujours sur la table de travail d’une cuisine.

Il regrette cette pensée amère. Dieu sait qu’il ne souhaite pas une telle issue. C’est du perdant-perdant.

Catégories : Chroniques

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