Ne les prenez pas au mot

Quand vous entendrez une personne publique dire qu’elle va cesser toute activité, prenez cela avec beaucoup de pincettes. L’académicien français, M. Jean d’Ormesson, il y a quelques années, livra un roman autobiographique intitulé « C’était bien ». Qui laissait croire à un point final à sa carrière littéraire. Parler de sa vie et en tirer les conclusions définitives, optimistes, dans son cas, c’était bien, en effet, pour reprendre le titre de son opus. Quelques mois plus tard il revint faire d’autres tours de pistes dans les librairies françaises avec une autre création. M. Jean d’Ormesson est agréable à lire. Ne cachant pas ses élans vers la droite, il ne claque pas la porte aux opinions contraires aux siennes. Il lui arrive même de rencontrer des hommes de gauche au pouvoir. Ou ailleurs. Et d’évoquer ses entretiens avec nuances, il dirait même avec une certaine indulgence, comme il le laissait croire au cours d’une récente émission télévisée.

C’est pour cela, je crois, que ses lecteurs réclameront toujours sa plume.

Sondage d’opinions avant la lettre, ou fatigue, Arthur Conon Doyle décida de la disparition de son détective Sherlock Homes, en 1891, dans son roman « le dernier problème », avant de le ressusciter, sous la pression des lecteurs, en 1894, dans « La Maison vide ».

De même Agatha Christie disparut, volontairement dit-on, un 3 décembre 1926, abandonnant sa voiture au bord d’un étang pour faire croire sans doute à un tragique accident. On la retrouva, onze jours plus tard, dans un hôtel où elle s’était réservée une chambre sous un faux nom.

Ils ne renoncent pas à la notoriété.

L’écrivain français Jean-Hedern Hallier, « particulièrement féroce envers le pouvoir socialiste et de M. François Mitterrand » quant à lui, clama, après une courte absence, avoir été enlevé un certain jour de 1982. Sans convaincre grand monde.

Ce chantage à la « reconnaissance » sinon … a, ces derniers jours, un visage. Celui du président de la Tchétchénie, Ramdan Kadyrov qui, à deux mois des prochaines élections, déclarait, le 27 février : « mon temps est révolu. Tout humain a ses limites ». Humblement, veut-il nous faire croire, il ajoutait, « la famille, la vie personnelle, les études islamiques, c’est ce que je vois pour moi à l’avenir. S’il y a besoin d’aide pour donner un coup de main avec une pelle, un fusil d’assaut ou un sac à dos, je serais là». Précisant qu’il estimait avoir rempli son devoir envers son peuple. Une autosatisfaction qui s’accompagne d’un prudent refus de « placer » un autre politique pour le remplacer. S’il ne s’en trouve pas, il serait prêt à rempiler. Et se sacrifier, en somme. Réaction immédiate, des personnalités, nous dit-on, ont « appelé à des rassemblements en faveur de son maintien au pouvoir ». Réactions millimétrées qui le firent intervenir sur son compte Instragram pour assurer : «bien sûr que je suis content de voir ce soutien populaire. Cela prouve une fois de plus qu’un homme doit dédier sa vie à son peuple. Mais ce n’est pas le souhait que j’ai émis». Bin, voyons !

Plus près de nous, le grand interprète Ahmed Wahbi eut recours, comme je l’évoquais un jour, à ce « buzz » quand il annonça, sur le trottoir du quotidien « La République », au chef de la rubrique culturelle, qu’il allait « accrocher son 3oud à un clou ». C’était un talentueux chanteur en déficit de reconnaissance. Mais qui s’insurgeait contre le désert culturel. Toujours cette quête de reconnaissance.

Ils ne renoncent pas aux vibrations des foules.

Ces quêtes d’un appel à « Ne me quitte pas » sont pathétiques.

On se souvient tous de ce discours mémorable du Président Bouteflika déclarant que sa génération avait donné ce qu’elle a pu au pays, résumant ce « sacrifice » par un tonitruant « tab djena ». Une manière de dire « mission accomplie », et comprendre qu’il n’y avait plus rien à tirer de lui et de ses proches. Les plus naïfs pensèrent que les générations montantes de politiques allaient être autorisées, enfin, à se placer. Ils s’y préparèrent. Ils se préparent toujours à se disputer le pouvoir.

Je pense à ce mois de Juin 1967 quand, dans les rues d’Alger, en quittant cet après-midi là les bancs de l’université, des étudiants et des jeunes gens de tous bords, de toutes conditions, crièrent à tue-tête « Nasser, marche ou crève ». Traduite, plus tard, en langage plus fort par le défunt président Houari Boumediene par « an nasr aou listichehad », « la victoire ou le martyr » à l’adresse du premier contingent de l’Armée Nationale Populaire dépêchée le long du Canal de Suez. Le Président Nasser venait de prononcer un discours annonçant qu’il assumait la défaite militaire contre l’ennemi sioniste et qu’il abandonnait le pouvoir à « mon frère et ami Ahmed Zakaria ».

Je l’entends encore prononcer ces mots à la radio.

La rue du Caire comme il se doit, en larmes, se déchaina et exigea qu’il restât en poste. Il assuma ainsi ses fonctions jusqu’à cette minute où il fut terrassé par une crise cardiaque le 28 Septembre 1970. Surmenage, dit-on à la suite d’un sommet arabe qui devait réconcilier Palestiniens et Jordaniens après « septembre noir ».

Il faut se méfier, vous disais-je, de ceux qui affirment avoir souffert à vous servir et qui, de guerre lasse, prétendent rendre le tablier. En abandonnant la chaire qu’ils occupent, ils vous hurlent, en fait, un appel à votre reconnaissance.

Ou souhaitent le déluge après eux si l’on manque à leur appel désespéré.

Mme Françoise Giroud, la directrice de « l’Express », écrivait qu’un académicien, M. François Mauriac, je crois, décida un jour de cesser sa collaboration avec son organe, parce qu’il était en désaccord avec la ligne politique. La direction de l’hebdomadaire s’attendit à une chute dramatique des ventes. A une désertion en masse de leur lectorat.

En fait, conclut-elle : « un seul lecteur résilia son abonnement ».

Catégories : Chroniques

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