« Fluctuat nec mergitur » *

Je lis la presse. Comme tout le mode. Encore que je ne lise pas tout.

Un certain 2 Juin 2012, je pris connaissance de cette déclaration : « L’argent commande en Algérie, il commence à gouverner et à devenir un argent mafieux ». Je poursuis : « L’échec du gouvernement » est « un échec collectif”, « la responsabilité est collective », entendant par là celui des partis de l’alliance présidentielle, en d’autres termes le RND, le FLN et le MSP. Echec consommé donc car « si vous pensez que le fait de changer de gouvernement, ferait que ça irait mieux, je voterai avec dix doigts ». La raison ? « Le train a mal commencé en 1990, lorsque l’Algérie a opté pour l’économie libérale basée sur l’importation qui a pris le dessus sur la production ». Et en perspective une situation politique globale ingérable qui pourrait conduire à « revenir dans un monde impitoyable si on ne construit pas le pays ». L’auteur de cet acte de bravoure verbal est l’ancien Premier Ministre d’alors, actuel directeur du cabinet du Président de la République et secrétaire général par intérim du RND, l’insubmersible M. Ouyahia. (1)

Il rejoignait en cela les commentateurs et experts qui ont osé être carrés, par patriotisme, dans leurs analyses, contrairement aux discours rassurants de « hauts responsables » sur la crise de l’énergie qu’ils refusaient de voir venir, jouant à ce petit jeux de « nous tenons bien la barre ». Des choses donc qu’il fallait dire. Je dis bien « il les rejoignait ». Parce qu’il tenait un autre langage, lisse, dans le courant de son mandat de Premier Ministre. Ce même langage qu’il s’est réapproprié depuis peu, depuis sa courte traversée d’un désert jonché de cadavres « d’ex quelque chose ». Et, finalement, « pas grand chose », que lui fut donné le feu vert pour organiser un coup d’état « doux » au sein du RND pour récupérer son ancien siège de secrétaire général, voie royale pour entamer un rapprochement vers la Présidence de la République.

Le tenant pour un homme éclairé, à tord sans doute, je me dis que son retour en politique – un de plus – en dehors de toutes considérations politicardes et d’ambitions personnelles – devrait indiquer – si je m’en tiens à son analyse – que les tares de la République et son fonctionnement, qu’il dénonçait voici plus de quarante mois, ont été réduites, sinon corrigées définitivement. Parvenu à ce point du raisonnement, je ne voyais donc pas l’intérêt de son retour. Sinon, comme le précise le communiqué du RND, rendu public le 10 Octobre 2015, à inscrire son action « dans le soutien de Monsieur le président de la République et dans la défense des intérêts supérieurs du pays » grâce au RND qui  « sera toujours présent en première ligne pour soutenir le Président Abdelaziz Bouteflika et pour appuyer le gouvernement au Parlement». Appui dont s’est bien passé la direction politique du pays durant son absence. Ou alors …

Nous sommes en présence d’hommes proches du pouvoir, du monde des affaires (2) qui disent une chose, comme ces derniers jours M. Merzag, et son contraire, le lendemain. Des déclarations politiques schizophréniques.

C’est d’autant plus triste, pour eux, comme pour nous du reste, que M. Ouyahia, un homme intéressant, au demeurant quand il est blessé, faut-il le préciser, et quand ses neurones se remettent à fonctionner sans pot catalytique (3), pour utiliser un terme de mécanique – affirmait que les vrais enjeux, importants à ses yeux, « pour le pays, ne sont pas être candidat à la présidentielle, ministre ou député”, mais « l’édification d’un pays stable et une économie productive”. Son retour donc serait soit un acte de sauvetage de la République menacée, d’abnégation, soit un élément du recyclage des premiers supports du régime, une fois un tour complet des ressources humaines de ce pouvoir épuisé.

Cette contradiction entre ce qu’il disait un jour et à présent gêne.

Après lui, le tour de M. Belkhadem ? D’autres anciens premiers ministres recyclés qui viendraient nous vendre le même produit sous un emballage différent ? Ou bien s’agit-il là d’une exception ?

L’édification « d’un pays stable et d’une économie productive », à laquelle fait référence l’Ex, dérive, contrairement à ce qu’il voudrait nous faire croire, des orientations du Président en exercice, reposant sur sa vision politique, sur ses alliances, sur son entourage, relayées par des ministres, avec plus ou mains de bonheur, selon leurs capacités à les mettre à exécution. Parfois par des députés –on ne leur ferai pas l’injure de les mettre tous dans le même sac –si peu critiques, qui ont une carrière à gérer, évitant de s’aliéner un pouvoir dont ils tirent leur fragile statut.

L’ancien Premier Ministre qui fut partie prenante de la tempête, après un éloignement vers la houleuse périphérie, préfère le confort relatif, limité dans le temps, que procure l’œil du cyclone. Cet œil du cyclone qui, contrairement à ce que l’on croit, est l’endroit le plus calme, par opposition à la périphérie de cette zone de dépression où les vents soufflent à plus de 250Km/h.

Là où nous sommes ballotés.

Que dira-t-il quand l’ouragan poursuivra sa route, que son œil se déplacera pour laisser une nouvelle fois la place aux vents forts ?

 

Notes :

*  « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas. … »

(1) Le 31 décembre 1995, M. Ouyahia est nommé Premier Ministre par le président de la République, M. Liamine Zéroual. Lorsque ce dernier annonce qu’il renonce à une nouvelle candidature, le 15 décembre 1998, aux élections de 1999, laissant le champ, au candidat M. Abdelaziz Bouteflika, élu en décembre de la même année, il prend le maroquin de ministre d’État et ministre de la Justice du premier gouvernement d’Ali Benflis et se fait élire Secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND).

On le retrouve, au lendemain de sa démission après les élections législatives de juin 2002, ministre d’État du nouveau gouvernement et représentant spécial du président. Poste honorifique. En quelque sorte, en « réserve de la République », position qui lui permet de prendre la tête du gouvernement après le « divorce » entre le Président de la République et M. Ali Benflis. Le 24 Mai 2006, il « démissionne ».

Le réserviste de la République se retrouve une nouvelle fois nommé chef du gouvernement le 24 Juin 2008 avec pour mission la révision de la Constitution qui devait ouvrir la voie à la révision constitutionnelle permettant le troisième mandat du Président, un certain 24 juin 2008. Une nouvelle fois, il est mis fin à ses fonctions, une fois la réélection du Chef de l’Etat assurée, le 13 novembre 2008, pour être remplacé par M. Abdelmalek Sellal en septembre 2012.

Le 3 janvier 2013, il démissionne de son poste de secrétaire général du Rassemblement national démocratique. Deux ans et quatre mois plus tard, le 10 juin 2015, le revoilà de retour au RND en tant que secrétaire général par intérim.

(2) Le Journal officiel en date du 2 Aout 2006, publiait sa déclaration de patrimoine indiquant qu’il se trouve en possession d’une villa à Hydra, acquise entre 1997 et 2002, pour un montant de 1,7 million de dinars. Il déclarait dans son compte auprès du Trésor un montant de 600 000 dinars. Selon un site, il serait également « le propriétaire de la société de transport des étudiants Takhout qui opère dans les wilayas du centre algérien » disposant d’une flotte de 2000.

(3) Le pot catalytique vise à réduire la nocivité des gaz d’échappement.

 

 

Catégories : Portraits

Laisser un commentaire