La mort lente des poètes

J’ai un article et j’ai eu mal.

Poète et parolier, Mekki Nouna, 83 ans, a parlé. « Je voudrai qu’on m’aide pour survivre ». K. Smaîl, journaliste, ajoute qu’« il  y a plus d’un mois, le pionnier de la musique raï, Bouteldja Belkacem, et le comédien et auteur, Bentifour Noureddine, sont morts dans une indigence inhumaine ». Il y avait comme une sorte de révolte dans les mots qu’il alignait pour évoquer cette solitude d’hommes de scènes, qui ont connu le succès, qui ont chanté le pays et son petit peuple, connu les applaudissements d’approbation du public avant de sombrer dans l’oubli total. J’ai oublié Mekki Nouma, et Boutefeldja Belkacem. Et Bentifour Noureddine. Prendre connaissance de leur « chute », sans même les connaître, sinon par leur, chanson et musique est, tout simplement, déchirant.

En demandant, un jour, à parler au responsable de la rubrique culturelle du quotidien « La République », dans le bureau duquel je me trouvais, Ahmed Wahbi, pensions nous, lui faisait un cadeau rare. Un entretien. En empruntant l’escalier, je pensais au bon moment que nous allions passer ensemble. En fait, à peine lui avions nous serré la main, sur le trottoir de « notre » journal, qu’il nous assomma, sans préambule. Ce furent des mots dits calmement, sans recherche d’effet. « J’en ai marre ». Les yeux baissés, en dodelinant de la tête. Le maitre Ahmed Wahbi venait d’apprendre à son ami qu’il en avait assez. Qu’il allait suspendre son 3oud – « n3allag el 3oud », dit-il « et ne plus avoir affaire à lui. A eux ».

Ni mon collègue, ni moi, saisis, ne trouvâmes de mots de réconfort, encore moins ne pensâmes à lui demander les raisons de sa décision qui semblait définitive. Pour tenter de le faire changer d’avis. Non. Il n’était pas là pour écouter mais pour partager, avec son ami, qui lui prêtait grande attention, son désespoir. Quand il finit par s’ouvrir nous comprîmes qu’il ne demandait pas grand chose. Seulement de la reconnaissance pour les décennies au cours desquelles il a porté la chanson algérienne. Et le soutien, dont il avait besoin, sans doute, mais qu’il ne réclamait pas. Lui aussi.

Il y a si longtemps et rien, depuis, n’a changé dans la condition de vie des hommes de culture.

Un café nous accueillit. Ce fut une longue et douloureuse soirée.

 

Longtemps, en d’autres lieux, il m’arrivait de penser à lui. A d’autres aussi. A ce qu’il était devenu. A ce qu’ils sont devenus. Si la renonciation de Ahmed Wahbi à son art ne s’était pas dissolue dans la passion de sa vie. De la musique et de la parole.

Aujourd’hui, en lisant ces quelques lignes sur d’autres acteurs de la scène le sentiment me prend que, nous tous, sommes ingrats

 

Des hommes ont utilisé leurs talents. A des fins politiques, parfois. Il leur fut délégué la mission de représentation de la culture de notre pays. Parfois, sinon souvent, jusqu’à l’exil intérieur. Ou extérieur. Sans le royaume.

 

J’aimerai voir une plaque, scellée, sur un mur, pour me dire que là naquit Kateb Yacine. Ou Mouloud Feraoun. Pour faire une courte pause et engager une conversation avec leurs âmes. Et les remercier pour tout ce qu’ils nous ont donné, c’est à dire, tout ce qu’ils possédaient. Faut-il ou fallait-il attendre qu’ils nous quittent, pour un autre monde, pour avoir droit à notre reconnaissance posthume, celle de leurs pairs et de leur public ? Fallait-il qu’ils nous quittent, définitivement, pour qu’on leur accroche, comme on dit dans le langage courant, toute une « branche de dattes » quand ils n’ont connu, pour certains, au terme de leurs vies, que le goût amers de fruits qui n’ont pas muris ? Après avoir chanté la beauté, la générosité, l’engagement ? Faut-il et fallait-il … que l’on se souvienne d’eux quand ils n’ont plus besoin de nous ?

La Culture c’est un ministère. Des festivals. Des colloques. Une gestion. Sur le trottoir d’en face, avant d’être des artistes, des poètes, des dessinateurs, il y avait, il y a, des femmes et des hommes. Ceux qui traduisent nos peines et nos joies. Nos espoirs.

Il faudra bien que les uns ou les autres traversent la rue. Et penser aux moyens à mettre en œuvre pour que de cette rencontre leur art fasse partie de notre vie, tout le long de leur vie et au-delà. Qu’un filet de sécurité amortisse leur fin de carrière. Qu’une Fondation les prenne en charge si l’Etat n’y subvient pas.

En toute occasion je rappelle cette réaction de Winston Churchill quand, durant la guerre, on voulut réduire le budget de la culture. Il s’insurgea. Pourquoi nous battons nous si ce n’est pour notre culture ? dit-il.

L’artiste ne peut pas être condamné à une fin de vie misérable ! Ou alors, nous n’avons encore rien compris à la vie.

 

Un jour j’appris le décès d’Ahmed Wahbi. Lui qui respirait Oran, qui avait chanté sa Patrie, qui avait inspiré un genre musical comme Constantine fut la source de El Hadj Mohammed Tahar Fergani, comme les Chouyoukh El Kourd, Ahmed Khelifi, Cheikh Bensari nous dirent leur vision de la vie, ou comme El Hadj Mohammed El Anka qui nous promène dans la poésie que suinte les venelles de la Casbah et nous fait partager les senteurs, comme d’autres Chouyoukh à la voie chaude comme le sable fin du Sahara qui nous projette dans les étendues des Hauts Plateaux. Ou les appels des cimes de notre Djurjura héroïque. Pour s’imprégner des Isefra de Si Mohand Ou Mhand. Et se laisser bercer par la musique et les chants targuis.

 

Ahmed Wahbi, en guise de testament, de volonté ultime, laissa en héritage une protestation. Etre enterré dans un cimetière loin de sa ville. Là où, pensait-il, on l’appréciait. Après avoir compris qu’il ne pouvait être prophète dans sa ville.

Catégories : Chroniques

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