Délires

« S’ils pouvaient vous écouter ! » Ce cri du coeur est celui d’un jeune homme, en classe de terminale où je fus invité à évoquer les urgences dans le monde, le système des Nations Unies et l’apport de la communauté internationale à la paix. Vaste programme, naturellement, direz vous. Pour ne pas assommer l’auditoire, je limitai mon intervention à vingt cinq minutes. Au delà, disait Orson Welles – qui demandait, devant un auditoire squelettique du fait des intempéries, « comment il pouvait être scénariste, dialoguiste, metteur en scène et homme de théâtre, comment il pouvait être autant de personnes et eux, ses spectateurs, si peu nombreux – Orson Welles donc qui disait : « au delà, l’auditoire ne regarde plus l’heure sur sa montre, il la secoue ou la remonte pour s’assurer qu’elle fonctionne encore ».

« S’il pouvait vous écouter », disait cet élève quand, abordant les sujets de l’heure, j’affirmai qu’il serait grandement utile pour l’humanité d’écouter davantage les enfants, les adolescents, beaucoup plus près de leur monde et de ses exigences que les adultes le sont et que, en définitive, ils devraient être considérés comme « les parents de leurs parents ». Surtout, comme l’écrivait Boris Vian, ce sont eux que l’on envoie dans les tranchées. J’ajoutais qu’à un moment de la vie, il n’est plus question d’âge mais de connaissances acquises et de leur adaptation au monde pour le lire, y trouver sa place pour agir. Pas nécessairement comme le souhaiteraient les parents.

Ainsi, affolé par l’instabilité de ce monde, déjà, il y a longtemps, mon père suggéra à son ainé de présenter sa candidature pour intégrer, une fois son baccalauréat obtenu, la compagnie de chemins de fer parce qu’il gardait, de la corporation des cheminots, une certaine idée à la fois d’engagement politique (pour satisfaire les tendances de son rejeton) et d’assurance d’atteindre sans encombre la retraite. Ce que d’autres secteurs ne lui assureraient pas, selon lui. Le jeune homme l’écouta avec respect. Il finit professeur en électronique dans une université américaine !

Les exemples ne manqueraient pas pour illustrer les bienfaits de l’indiscipline des enfants. Après tout, ce sont les jeunes gens, les jeunes hommes et jeunes femmes qui ont bouleversés la donne pour s’imposer le déclenchement de la glorieuse et victorieuse révolution du 1er Novembre 1954. Et d’autres révolutions encore. C’est pour cela que, abusant sans doute de la liberté qu’il commençait à m’accorder dans nos entretiens, j’osai un jour prétendre, devant lui, qu’il était injuste de faire payer un billet d’avion à quatre chiffres au musulman de San Francisco, pour se rendre en pèlerinage à la Mecque, alors que le jordanien, le syrien ou l’irakien, pour ne citer que ceux-là, se contentent, eux, d’embarquer dans leurs vieilles guimbardes, au pire, pour accomplir un des piliers de l’Islam.

« Askout », m’a-t-il répondu, l’air sévère. « Balaa fomouk » ! Fin du dialogue. J’allais embrayer sur une caisse commune de compensation des frais de voyage, qu’organiseraient les musulmans entre eux, de part le monde, gérée par une banque. Il ne m’en laissa pas le temps.

Je ne prétendrais jamais bouleverser l’ordre du monde. Et le limiter aux interventions des jeunes générations. Il ne sera jamais question, dans mes réflexions, d’interdire aux « anciens » de réfléchir ni de donner leurs avis. Souvent, dans leurs propos, il y a beaucoup de sagesse. Mais tout de même.

En fait, j’envie les démocraties qui ont décidé, par voie référendaire, comme il va de soi, que leurs présidents ne pouvaient prétendre à plus d’un ou deux mandats. Au-delà, comme les médicaments ou les conserves que vous achetez, ils sont frappés par la date limite de consommation, la date de péremption. Et cette date, voyez vous, ne peut pas être prolongée à la guise du patient. Avec un bémol. S’il est déterminé, en effet, par les Constitutions, l’âge minimum pour prétendre à une telle fonction, il n’est nullement inscrit un âge limitant cette prétention.

Ce qui ravit les dirigeants des Républiques. Souvent Démocratiques. Parfois même Populaires. Si vous évoquiez cette idée, saugrenue, à leurs yeux, ils vous toiseraient d’un air dédaigneux qui vous glacerait. Jusqu’au jour où quelqu’un de plus flûté que vous, de plus jeune, sans doute, quelqu’un qui n’a rien à perdre, leur flanquera une tarte sur la figure. Pour les humaniser et leur apprendre à écouter les générations montantes.

L’auteur de « Askout », mon défunt père, décida, un jour, que j’étais digne d’attention. Comme s’y contraindrait un puissant « pater familia ». Il commença à me prêter attention. Dans l’hiver de sa vie. J’en fus ravi.

Je mis cependant un terme à mes confidences quand je m’aperçus que son audition avait baissé dramatiquement. Ce qui me dispensa de le mettre au courant de mes secrets desseins.

 

Catégories : Chroniques

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