Le verre à moitié vide

Il aura fallu plusieurs siècles à l’Espagne pour guérir de l’accostage des galions chargés d’or pillé, volé aux amérindiens. Et se reconstituer. En payant le prix fort en termes de décomposition sociétale. Il nous faudra, sans doute, quelques années, si les conditions du marché de l’or noir persistent à la baisse et à nous convaincre que le temps du dollar facile – qui se dépréciera davantage dans les prochaines années – est révolu, que les prêts, sur les marchés financiers mondiaux, déjà envisagés, ne sont pas une solution pérenne, avant que l’on reprenne pieds. Et encore. Cette dernière solution serait peu glorieuse. Car nous ne pourrons rien promettre en retour pour rembourser nos dettes à venir sinon le produit d’une production de nos piteux puits de pétrole et de gaz pour satisfaire les services de la dette. Il faut se rendre à ces évidences. Fruits amers de nos échecs patents en matière de leadership et de politiques approximatives depuis ces quarante cinq dernières années.

Nous n’aurons qu’à nous blâmer de nous être laissé entrainer dans la consommation sans production, d’avoir applaudi quand les portes des marchés de voitures furent grandes ouverts, d’avoir fermé les yeux quand nous étions entourés de prédateurs de tous calibres, d’importateurs de toutes sortes de produits, non essentiels, encouragées, au nom de la paix sociale à de telles pratiques que l’instauration d’un régime démocratique aurait déjoué avec un effet d’entrainement de la population vers de nouveaux horizons.

Ceux qui prétendent à la réflexion, à la qualité de lettrés, voire d’intellectuels, ceux qui ont voulu, par la grâce d’une liberté d’expression surveillée – exutoire qui leur fera penser « avoir dit » puis de s’en laver les mains – auront certainement, eux aussi, à rendre des comptes. Non pas devant un tribunal, mais dans la lecture des regards qu’on leur adressera un jour prochain. Celui de leurs enfants.

Ils babillent. Ne se lisent pas. N’interagissent pas. Ils écrivent, donnent leur point de vue non pas pour en discuter, pour enrichir leurs réflexions dans un débat qui ne peut être que fructueux, mais pour s’affirmer. Se placer dans un courant porteur qu’ils sont les seuls à imaginer. Ainsi, s’ils poussent leurs analyses, eux, aussi bien que les partis politiques, n’imaginent pas de solutions, sinon des critiques, ni des actions, démocratiques – toute action ne peut être nécessairement violente, ce qu’à Dieu ne plaise – ou à organiser, ne serait-ce des rencontres citoyennes pour accroitre, sinon approfondir, le degré de prise de conscience qui nous fait défaut. Ils sont là, donc, bloqués devant le « mur de Planck ». Capable de désosser un système jusqu’à l’origine du mal sans aller au delà, proposer un terme à l’alternative qui s’impose.

Et lorsqu’il se trouve des femmes et des hommes de courage pour dire leur fait, comme dans le sud qui refuse que ses terres et ses sables soient bradés, souillés, ils n’obtiennent pour réponse, pour les tétaniser, que la menace extérieure qui nous guette. Et l’intégrisme pour « essayer de sauver vainement l’intégrité définitivement perdue du monde antique des privilèges et des immunités de (la) minorité nantie ! », comme l’écrit l’ancien diplomate tunisien Ferhat Othman. (1) Et la tension, par la grâce de cette menace sécuritaire, parce que les protestataires sont, avant tout, des patriotes qui ne souhaitent pas le retour au passé, « aux années sombres », cette tension que crée cette menace retombe du coup.

« En panne d’une vision et d’un projet d’avenir, le pouvoir est en train d’exploiter l’aspect économique d’une crise multidimensionnelle pour faire peur à la population et neutraliser toute aspiration politique au changement pacifique et démocratique du système», déclare le FFS. Vrai.

Les travailleurs, eux, quand ils parviennent à ce niveau d’incompréhension de leurs employeurs, ne disposent que d’une arme ultime. Pacifique. Le recours à la grève. Malgré une répression féroce, quand il fallut dire « non », en masse, tout un peuple, uni, à la veille des discussions à l’ONU de la « question algérienne », ce peuple a croisé les bras. Rideaux baissés. La résistance citoyenne, par des actions citoyennes, ne peut être négligeable. Quand le peuple palestinien n’a pu disposer d’armes pour se défendre, il s’est « armé des pierres pour les lancer contre tout ce qui représente son oppression. Et ça résonne fort contre les blindages derrière lesquels sont blottis des militaires sur armés.

Pour leur défense, les « gens qui pensent » avancent les écueils de la bureaucratie. Quand elle ne peut interdire, elle s’invite dans le marché des idées pour interdire les réunions. Et alors ? Le feu est là. Proche. Et ce n’est pas de l’alarmisme. Alors ils attendent l’invitation ou la convocation, c’est selon, du Premier Ministre et du Conseil National Economique et Social ressuscité pour ce mois de Septembre. Une espèce de « Parlement ». Une fois le pays au bord du précipice. Ils étaient dans leur bon droit les députés du FFS et des Verts qui ont refusé d’adopter, sans débat, la Loi de Finance Complémentaire.

Et pensez-vous que, de ce forum improvisé, a jailli la lumière ? Probablement, dirait-on. Pour faire preuve d’optimisme. Et que les mesures suggérées seront adoptées ? Pas certain. Mme Louisa Hanoun sait de quoi elle parle quand elle accuse l’autorité d’avoir renié ses promesses et entamé un virage à 180 degrés.

En vérité, il faudra bien le dire, les engagements pris par le pouvoir en direction de leurs supports ne pourront être reniés au lendemain d’une simple consultation informelle. C’est louable d’écouter ceux qui ont quelque chose à dire. Mais des idées exprimées dans leur milieu naturel. Certainement pas à posteriori.

Les Associations, si le pouvoir était de bonne foi, sont le nœud et le terreau des défis. De ces Associations surgissent des idées que les représentants expriment en termes politiques, traduites en actes par un gouvernement. Cela se passe ainsi et pas autrement. Cela s’est passé ainsi. Cercles musulmans. Scouts Musulmans. Clubs de Sports Musulmans. Médersa etc. De tous ces lieux a pris forme le nationalisme algérien pour être exprimé politiquement. L’histoire nous le rappelle à chaque coin de rue. Parce que, finalement, ces intellectuels, aussi respectables soient-ils, aussi chargés d’abnégation qu’ils soient, ne représentent qu’eux mêmes. Et lorsque demain, l’autorité fera la tortue, rentrant têtes et pattes dans la carapace – pour laisser passer la tempête – au nom du principe de « maaza oua laou taret » elle se retournera vers les « votants », et non plus les électeurs, des assemblées pour tout faire rentrer dans un certain ordre.

Il faudra bien, pourtant, accepter, et le dire, que l’ère de la facilité, des barils à plus de 120 dollars, celui des super marchés dégoulinant de produits importés, tout ce temps là est révolu. A tout cela, il faudra en faire son deuil. Si une réorientation du pays n’est pas décidée – en consultation des forces politiques – viendra trop vite le jour où nous paierons cash en renonçant à tout ce qui nous a fait à ce jour. En baissant les yeux. En acceptant d’être les supplétifs de ceux qui mènent le monde et qui l’entraineront à sa faillite dont ils sortiront nécessairement saufs puisqu’ils inventerons d’autres règles du jeu. Ou des guerres.

Le jeudi noir des bourses mondiales de 1929 était l’annonce du fascisme, du nazisme, de la seconde guerre mondiale et, in fine, de la consolidation de l’ordre impérial dans le monde où nous vivons. Nous avons goûté à l’engagement de ce processus une fois, avec, à la clé, des manifestations sanglantes. Qui ont enfanté une décennie que nous n’avons pas encore digéré.

Quitte à surprendre, j’ai aimé le langage de M. Ouyahia. Carré. C’est certainement un bon lecteur des nombreuses « contributions » publiées dans la presse. Ce que j’ai moins aimé, en revanche, c’est de rendre responsable le citoyen d’un ordre auquel il a participé dans la mise en place. Un politique a souvent la mémoire courte. Il n’a pas été ce que l’on pourrait qualifier abusivement « un oiseau de mauvais augure. Il ne participe pas à l’assombrissement d’un tableau. Dans son intervention, toutefois, il a indiqué la mauvaise direction d’où ne surgira pas, sous les couches des ténèbres, le soleil.

L’observation ne peut pas être individuelle. Elle est une somme de visions. Et une éducation. Une culture même. J’ai demandé, dans une autre chronique, à ce que le poème de Gibran Khalil Gibran, la Nation, (2) soit au programme dès les premières classes de nos écoles primaires. Pour apprendre à la génération qui vient quel prix il faut payer pour atteindre la dignité.

L’austérité ? D’accord. Mais pour tous. Pas celle qui consiste à éteindre l’électricité quand on quitte son bureau – qui devrait être un réflexe – mais en sériant les nécessités, ou refreiner la tendance à faire des cadeaux. Il s’agit de séparer l’utile de l’inutile. Le soutien des prix, pour ne pas toucher les bourses des démunis, un toit, une médecine gratuite, une éducation de qualité sont l’Alpha et l’Oméga des droits humains. Et le génie de tous fera le reste.

Chams Eddine Chitour écrit : « on ne peut pas ne pas parler de la vérité des prix qui donne une fausse idée de la consommation réelle en Algérie. Il faut aller graduellement vers les prix réels, ne reportant les subventions, non pas sur les prix, mais sur les utilisateurs vulnérables. Il faut savoir que sur 10 dollars de subvention, 8 vont aux classes aisées qui consomment ou gaspillent plus à moindres frais … L’alternative pour le pays est dans la sobriété, le changement de rythme, la décroissance qui suggère un changement de valeur » (3). Il ne dit pas comment reporter sur les vulnérables ces subventions. Mais l’intention est louable. Il souligne la nécessaire décroissance, et sans doute la fin du culte des statistiques. En fait, une pause pour savoir où nous nous trouvons, ré-agencer nos cycles de production.

Dans le concert des interventions sur l’état dans lequel se trouve le pays, il y a une voix discordante. Celle du Président de TAJ, et ministre du Tourisme, M. Amar Ghoul. Il croit rassurer en déclarant, le 19 septembre à l’ouverture des travaux du Bureau Politique de son parti : «Nous attendons tous la nouvelle Constitution et, au TAJ, nous sommes très optimistes. Nous sommes convaincus que le Président Bouteflika nous présentera une Constitution consensuelle». Tant mieux. Mais … consensuelle pour qui ? Et qui parle, ces derniers jours, de Constitution ?

 

BHC

 

Notes :

 

(1) « Nos élites sont dépassées par le monde d’aujourd’hui » in Contrepoint 11 septembre.

(2) Malheur à la nation qui brandit mille et une croyance, mais qui ignore la foi, Malheur à la nation qui se vêt d’une toge point tissée de ses mains, qui se nourrir d’une pain point pétri de ces mêmes mains … Malheur à la nation qui acclame son tyran comme un héros, et qui estime bienfaisant son conquérant de pacotille, Malheur à la nation qui méprise les rêves et ses ambitions, et qui se soumet à leur réveil, Malheur à la nation à la nation qui n’élève la voix que dans les funérailles, qui ne se glorifie que parmi ses ruines, et qui ne se révolte qu’entre le glaive et le billot, Malheur à la nation dont le politicien est mi- renard et mie pie, le philosophe un jongleur de mots et l’artiste un maitre en rafistolage et en contrefaçon, Malheur à la nation qui accueille son nouveau souverain en fanfare pour le renvoyer plus tard sous les huées et en acclamer un autre aux mêmes sons de trompette, Malheur à la nation où les sages sont rendus muets par l’âge tandis que les hommes vigoureux sont encore au berceau, Malheur à la nation divisée dont chaque parcelle revendique le nom de nation.

Gibran Khalil Gibran

(3) « Pour une Algérie qui n’abdique pas: Comment s’en sortir en dehors des vœux pieux » in Réseau International 19 septembre.

Catégories : Chroniques

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