Qu’on nous le dise !

Le jardin public d’Oran se meurt, écrit un internaute. Une autre ajoute qu’il en est de même pour ce que l’on nommait la promenade de l’étang, la promenade Ibn Badis, où l’insécurité prévaut. Point n’est possible, dans le premier, de se délasser dans cet espace vert, encore moins faire du footing, ou d’admirer les cygnes qui étaient si gracieux sur le plan d’eau. Je ne parle pas des pédalos.

La promenade, elle, qui surplombe le port et offre une vue magnifique sur la baie, qui fut le lieu des cours de gymnastique des élèves du proche Lycée quand le temps le permettait, ne vaut pas mieux, aux dires de certains. Je ne veux même pas parler des espaces verts pour les cités nouvelles et anciennes de la seconde ville d’Algérie qui prétend, sans rougir, au rang d’organisatrice des Jeux Méditerranéens. Qu’allons nous offrir aux visiteurs ? Des vues imprenables sur nos cités dortoirs ? Des plages où l’incivisme des citoyens permet d’abandonner des bouteilles de plastic sur le sable et des restes de repas ? s’interroge un troisième.

Dans ma naïveté, j’ai répondu : écrivez au Maire ou au Wali. « Perte de temps » me répondit l’un. Mobilisez la Société Civile, les ONG. « Elles sont bien rares qui peuvent se prévaloir de ces termes de Société Civile. Les autres craignent, en intervenant, en mobilisant la population, de souffrir de coupure de subventions », ajoute un second. Bien. « Puisqu’il en est ainsi, demandez audience aux autorités, elles prendront les décisions nécessaires ». Silence. Mes interlocuteurs n’espérant, apparemment, plus rien de moi. Je dois être, à leurs yeux, un indécrottable optimiste et ma sagesse, mon appel aux actions civiques, vouées à l’échec, à leurs yeux – que n’ont-ils pas essayé – me classifiait dans le camp des citoyens dinosaures, ceux qui, à longueur de journée ne cessent de répéter « de mon temps ».

De mon temps, non plus, il ne se passait rien. Nous n’avons pas changé. Nos rues sont toujours aussi sales, les communs des immeubles à l’abandon, les poubelles publiques ne sont pas remplacées, encore moins vidées et les agents sanitaires des communes invisibles. Je ne mène pas de campagne. Je me contente ici de nommer les choses par leur nom.

Encore heureux qu’il s’en trouve, parmi la jeune population, des leaders qui bougent pour contester, par exemple, le type d’enseignement reçu ou la qualité des enseignants. Un jeune étudiant m’en parlait un jour après sa grasse matinée que je trouvais déplacée. « Alors ? Pas de cours aujourd’hui ? ». « Ils sont en grève ». Qui « ils » ? demandai-je. « Les étudiants ». « Tu n’en es pas un ? » « Si ». « Et alors ? Les décisions sont prises, engageant ton avenir, sans que tu en sois un participant actif ? ». Il fit les yeux ronds.

Cela se passait il y a quelques mois. Pour toute réponse il ajouta, finalement, après avoir été harcelé : « tout ça, ça n’intéresse personne ». Ah bon ! « nous reprendrons les cours bientôt, sans doute » dit-il, optimiste. Et il ajouta : « et tout rentrera dans l’ordre ». Quel ordre ? L’ancien. Bien sûr. Quelle question !

Le « Ah bon ? » devint, ainsi, tout récemment « Hé bin, voilà ». Les quotidiens découvraient, en chœur, que plus de soixante dix pour cent de la jeunesse algérienne ne s’intéressait pas à la politique. Finalement, un échantillon représentatif de leurs parents ou ainés, sans doute.

C’est alarmant. L’explication vient probablement du fait que, aux yeux de tous, la votation, comme disent les Suisses, n’est qu’un exercice du pouvoir pour le pouvoir. Et qu’ils expriment leurs opinions, pour ou contre, ne changera pas grand chose. Ca aussi je l’ai lu à travers mes échanges avec des lecteurs.

Je suis né quand le second collège était réservé aux Algériens en âge de voter. Si j’en crois les anciens, comme on dit, le taux réel de participation était égal au taux actuel. J’ai survécu à cette ère pour entrer de plain pied dans le système du Parti Unique. Même taux. Pour ne rien changer de ce qui a été décidé ou des candidatures. Je commençai à prendre espoir quand le multipartisme fut instauré. Pour me rendre compte que l’on peut aller au troisième, quatrième mandat, et plus, si affinité, sans que cela change quoi que ce soit. Ou plutôt, que ça changeait dans les coulisses du pouvoir, subrepticement, lent glissement vers un capitalisme sauvage ayant pour nom démembrement de l’économie. Sans que l’on s’en rende compte vraiment. Ou bien, en attendant un miracle qui ne venait pas. Un redressement. Alors, ultime espoir, je misais tout sur la Société Civile et les ONGs. Sauf que, là aussi, par la grâce du système de sélection arbitraire « qui doit créer quoi, et qui doit recevoir des subventions », les dés étaient, fatalement, pipés.

Que reste-t-il donc pour nous éviter la culbute après les centaines de morts de 1988 ? Les manifestations violentes dans les régions ? Et l’extrémisme ?

Mais voilà. Je ne perdrai jamais espoir. J’attends de pied ferme que notre monstre du Loch Ness, la nouvelle Constitution, apparaisse, sous mes yeux, pour juger de son existence et son efficience. Elle pointe du nez, aux dires de certains, ici et là, dès lors que nous montrons des penchants à nous occuper de choses sérieuses. Elle disparaît dès que nous nous mettons à commenter les rumeurs sur la base de « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ». Les « happy few » qui ont eu le privilège d’en lire les termes après de si nombreuses consultations, conciliabules et négociations dont nous, nous ignorons tout. Je me demande même si un jour nous la verrons atteindre les berges pour voir de quoi cette constitution est finalement constituée.

Nous, personne ne nous consulte. Ceux qui se proclament élus du peuple, dans le meilleur des cas, parleront en notre nom. Ce qui démobilisera davantage notre jeune génération et sa parenté. Et notre jardin public et notre promenade de l’étang ? On fera avec. Un jour, un riche promoteur viendra élever des immeubles sociaux entre Lamur et la Ville Nouvelle, et des résidences de luxe à la place de la promenade de l’étang. Je vois ça d’ici et je ne suis pas pessimiste. C’est plus facile d’élever des immeubles qu’entretenir des jardins publics avec leur armée de jardiniers et de gardiens. N’est-ce pas ?

Il faut bien que cette mécanique diabolique s’enraille un jour. Que les élus deviennent enfin comptables de leurs actes. Et que cette Constitution emprunte aux lois existantes de par le monde, entre autres, le droit citoyen à la pétition. Comme il a été suggéré, tantôt, dans une chronique. En Grande Bretagne, nous dit-on, « le gouvernement est dans l’obligation de répondre à toutes les pétitions qui obtiennent plus de 10 000 (dix mille) signatures, conformément à la loi ». Les règles stipulent également que toute pétition qui reçoit plus de 100 000 (cent mille) signatures doit être examinée par le Parlement britannique et soumise au débat.

Ne serait-ce pas une voie de sortie en vue d’un exercice permanent de la démocratie ? A moins que, délibérément, l’on ne veuille pas associer les Algériens aux décisions concernant leur destin. Et dans ce cas, qu’on nous le dise.

Catégories : Chroniques

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