Wahran el Bahya ? Pour qui ?

Elie Moyal, né à Sidi Bel Abbés en1897, décédé à Nice en 1969, le père du comédien Robert Cassel, plus connu sous son pseudonyme d’artiste de Lilli al Abassi, est un musicien-interprète de chansons judéo-algériennes. Je m’adresse là aux jeunes gens qui n’ont pas connu l’ère coloniale et qui, souvent, évoquent « Wahrân al Bahia » sans savoir qu’il en fut, sinon à l’origine, du moins celui qui popularisa ce label. Originaire donc de cette ville, Sidi Bel-Abbès, qui prétendait, elle, être « le petit Paris », il décida qu’Oran, était d’une grande beauté où il faisait bon vivre, en dehors du temps.

Dans la chanson qui popularisa le refrain de « Wahran al Bahia », il ne dit pas pour qui elle l’était. Il n’évoque pas les quartiers de Lamur, de la Ville Nouvelle, de Sidi Lahouari où s’entassaient des familles algériennes dans une seule pièce, souvent, familles interdites de s’aventurer dans les quartiers européens, là où ils pouvaient être suspectés de tous les maux.

Cette ville, un temps, fut belle. C’est vrai. Il y faisait si bon vivre, paraît-il (sans pouvoir en être sûr alors que j’y ai vécu deux décennies coloniales), et que l’on venait de toutes parts pour y jouir de la vie.

Qui eux ?

Pas nous en tous cas. Nous, nous vivions dans nos centaines d’Algerianoustan. Nos ghettos. Avec de rares percées vers « al blad » qui étaient autant d’aventures que l’on se racontait au retour. Nos quartiers furent, plus tard, bouclés par des barrages de fils barbelés. Nous fûmes encagés, comme des fauves. Et cet état de fait n’était pas la caractéristique de la capitale de l’Ouest. Il n’est pas ville algérienne, concentration humaine algérienne qui ne connut cet embastillement. Que le sionisme impose à Gaza. Comme « la Bataille d’Alger », le film et le vécu fut enseigné aux élèves tortionnaires latino-américains dans les académies de Panama et d’ailleurs.

Ceci pour planter le décor.

Depuis, les oranais considèrent toutes personnes évoquant « Ouahran al bahia » comme une insulte à la mémoire de ses martyrs et une blessure. Comme si la misère, l’apartheid, l’exploitation, la violence faite à la société était passée sur eux comme de l’eau sur les plumes d’un canard. Ce groupe de mots, ou le coté prétendument festif, permanent, des habitants de la ville, les oranais ressentent comme une fracture que l’on veut entretenir par l’ignorance de l’histoire de la ville – depuis le 1er Novembre 1954 qui était le premier Novembre de tous et pour tous -.

Ceux qui continent de le penser ignorent ou ne veulent pas apprendre l’histoire de leur pays. Ils refusent les mots que l’on badigeonnait, le 5 juillet 1962, sur les murs : « un seul héros le peuple ». Et, surtout, que toutes les villes de ce pays martyr étaient des « Ouahran al bahia ». Pour les mêmes personnes. Pour la même catégorie de population : les colons. Et quelques renégats. Il faut bien le dire.

A Oran, les Platters s’y sont produits. Le cubain Perez Prado, selon les affiches que l’on parcourait en nous rendant au Lycée, « le roi du mambo et du chachacha » émoustilla la jeunesse coloniale dorée. Brassens, Paul Anka s’y produisirent. Pour les mêmes spectateurs. Ceux-là même qui admirèrent les passes de muleta de Luis Miguel Dominguin, le toréro adulé par le fasciste Franco.

Je m’arrête là parce que ces souvenirs me sont douloureux.

Il n’y a pas de classification de l’héroïsme.

Des femmes et des hommes, des enfants qui n’étaient que des ombres avant que la violence les conduise à s’accaparer la lumière. Là et ailleurs. Pour tout dire, tout aussi bien Batna, qu’Alger, Souk Ahras, Jijel, Annaba, Ouargla ou Timimoun, et tant d’autres villes, toutes les villes de l’Algérie coloniale, en fait, furent des « Ouahran al bahia », « le temps béni des colonies ». Resserrer donc cette appellation à une seule ville, avec sa connotation vulgaire, c’est accréditer la thèse coloniale du « vous n’êtes pas comme les autres arabes ».

Novembre nous fit penser que nous étions tous les mêmes. Les mêmes « arabes » – puisqu’on nous nommait ainsi – avec la connotation raciale assumée. Glorifiée. Quels que furent nos origines régionales.

Nous fûmes, tous, incapables, ou négligeant, pour le moins, à gérer l’après indépendance. Nous en avons même perdu le verbe.

Albert Mathiez, l’historien spécialiste de la révolution française, écrivait que les révolutions véritables – je cite de mémoire – sont celles qui inventent jusqu’à leur langage. J’éprouve beaucoup de sympathie pour cet homme. Les révolutions ? Des mouvements toujours récupérés. Nous n’avons pas dérogé à la règle. Nous fumes tous frères et sœurs, nous nous nous retrouvons oranais, annabi, saharaoui et autres. Même si les noms des rues ont changé. Ah ! L’état de ces rues et de ces immeubles qui font honte à ceux qui se proclamer Président d’une APC, Wali, Ministre et même chef d’Etat !

Je revois Oran et l’Algérie de 1962. Et je ne peux m’empêcher de revoir Paul Kagamé, le Président du Rwanda, un certain jour, face à des partisans, des libérateurs, sauveurs du peuple Tutsi du massacre de fanatiques Hutus, je le revois debout, et eux, assis, en rang, les armes entre leurs jambes, attentifs, s’entendant dire qu’ils allaient être démobilisés en échange de quelques centaines de dollars et de nourriture que devait fournir les Nations Unies dans le cadre de la démobilisation. Il leur parlait et je revoyais les scènes de nos libérateurs à qui on promit des licences d’importations ou des appartements vacants en échanges de leur mise à l’écart. Je leur aurais bien crié, à ces partisans, qu’on les spoliait de leur victoire si mon devoir de réserve ne me l’interdisait pas.

Oran est toujours « Bahia » dans l’esprit des gens à décoloniser alors que la millénaire langue berbère des ancêtres l’associe au mot de Lion. Alger est toujours blanche, malgré la saleté de ses rues et ses quartiers populaires qui attendent avec effroi les éboulements à la suite d’un passage de nuages, cette « bahja » et « moumou laayane » que nous chérissons tous.

Et puis, il y a les chroniqueurs sportifs qui évoquent, à court d’imagination, des « Fennecs » et de « lions indomptables ». Si vous avez vu des Fennecs, au Sahara, des vrais, faire des galipettes sur du gazon, écrivez moi pour me corriger. Ou des lions encore indomptables, nous précise-t-on pour qualifier l’équipe de football du Cameroun, c’est oublier que les cirques nous les montre, qu’eux aussi, pour gagner leurs steaks, sont contraints de se plier aux ridicules gesticulations d’un prétendu dompteur.

On remet les compteurs à zéro ?

Oran c’est Oran. Alger et Tunis sont Alger et Tunis. Les fennecs, je leur souhaite de survivre à la chasse des émirati. Quand aux lions, il y a bien longtemps qu’ils ne demandent qu’à survivre. Une fois cette classification d’origine arrêtée, que nous nous serons retrouvés, il n’y aura plus qu’à regarder vers l’avant. Et foncer. Ensemble.

Catégories : Chroniques

1 commentaire

  • merabti dit :

    Comme tous ceux qui chérissent ce pays vous en avez gros sur le cœur.
    Vous faites un constat rapide de la situation peu enviable dans laquelle se trouvent nos villes et notre culture.
    Nous sommes hélas tous responsables de cette situation à travers notre comportement égoïste condamnable.
    si chacun avait fait un petit effort au moment ou il le fallait nous n’en serions pas à ce point.
    Ce que nous devons faire maintenant c’est agir dans le bon sens, tous ensemble derrière des leaders désintéressés.

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