L’acceptation

« Nous avons arraché l’homme algérien à l’oppression séculaire et implacable. Nous nous sommes mis debout et nous avançons maintenant. Qui peut nous réinstaller dans la servitude ? »
Franz Fanon,
Sociologie d’une révolution
(L’an V de la révolution algérienne) Juillet 1959

Longtemps je me suis senti perdu en parcourant les analyses des politiques, celles de chercheurs qui savent si bien expliquer ce qui s’est passé, mais qui ne se hasardent jamais à nous énoncer ce qui nous arrivera un jour, si ce sera le paradis ou l’enfer, l’opulence ou le mur que nous percuterons un jour pour être assommés pour longtemps. Longtemps j’ai écouté des experts en économie nous décortiquer un système, sans oser cependant nous en proposer un autre, parce qu’ils sont frileux et craignent de se tromper. Longtemps j’ai consacré mon attention à décortiquer les analyses ces financiers qui annoncent les déficits en perspective, qui pointent du doigt sur les malversations, la gabegie, sans avancer de système de révision des mécanismes et des moyens de contrôle pour les supporter. Longtemps – jusqu’aux dernières manifestations qui ont secoué notre Sahara éternel, la marche des agents de l’ordre public sur la capitale – je n’ai pas compris l’apathie et l’acceptation d’un certain ordre qui s’essouffle pourtant.

Adolescent, déjà, je m’étonnais que quelques dizaines de militaires nazies aient pu entrainer, au terme de la seconde guerre mondiale, des milliers de prisonniers dans leur retraite sans que la moindre révolte ne se soit déclarée. J’affirmais, sûr de moi, que quelques dizaines auraient certainement péri en s’attaquant à leurs geôliers. Mais des milliers de femmes, hommes et enfants auraient pu réussir une évasion spectaculaire.

L’adulte que j’avais en face de moi émit quelques doutes quant à mes prétentieuses remarques, me rappelant que, durant la guerre de libération nationale, quelques gendarmes, quelques dizaines de soldats ont souvent pu encercler et fouiller des centaines de personnes, mettre sens dessus-dessous des dizaines de maisons sans que leurs exactions aient entrainé des réactions de notre part, ou de nos ainés.

Pourquoi ? demandai-je

Manque d’organisation ? Non pas. Dans nos villes et villages, dans les camps de prisonniers, un réseau serré existait. Craintes de représailles ? Sans doute pas. Les manifestations de Décembre ont bien montré que des lieux, des quartiers entiers, des villes furent soudainement interdites à l’armée d’occupation qui se contentait, si l’on peut dire, de renforcer les barrages à la périphérie. Comme la révolte du ghetto de Varsovie fut un moment de résistance au fascisme.

Militairement parlant, ces démonstrations de force ne pouvaient faire un long chemin face à la répression aveugle, sans discernement, mais elles démontrèrent, toutefois, des capacités populaires insoupçonnées. Une conscience nouvelle d’une puissance insoupçonnée qui oblitérait « l’impuissance apprise ».

L’expérience le démontre.

A une classe d’élèves, divisée en deux groupes, furent proposés trois anagrammes sur une feuille de papier, dont ils devaient tirer un mot nouveau. Les élèves furent priés de lever la main dès qu’ils auront trouvé la première réponse, puis la seconde. Pour les deux premiers mots, les membres d’un seul groupe levèrent les mains. Ce même groupe fut le seul à lever, une seconde fois puis, une troisième fois, la main, après avoir trouvé les réponses simples, évidentes, aux propositions d’anagramme.

Comment expliquer les conduites, les échecs du premier groupe d’élèves ? Comme il leur fut révélé plus tard, si les deux premiers mots étaient possibles à recomposer pour un seul groupe, pour le second groupe, en revanche, ils ne pouvaient l’être. Parce que leurs deux mots, ceux que le premier groupe avait sous ses yeux, étaient différents de ceux proposés au second groupe et choisis de telle sorte qu’il était impossible aux « cobayes » de les associer à un mot en recomposant les syllabes.

Quand la psychologue, Mme Charisse Nixon, leur demanda de s’attaquer au troisième anagramme qui, lui, était identique pour les deux groupes, là encore, seuls les étudiants du premier groupe réussirent à trouver la réponse. Pourquoi ? Réactions, après coup, de ceux qui n’ont pas trouver le mot, pourtant évident : « je me sentis stupide » « bon à rien » « je me sentis frustrée ». Les étudiants – qui n’avaient pas réussi leurs deux premiers tests – avaient admis leur impuissance intellectuelle alors que la troisième proposition était largement à leur portée.

Les psychologues appellent cette attitude, « l’impuissance acquise ». En somme, le double échec les condamnait à admettre le troisième comme une fatalité.

Traduit en langage courant, de notre quotidien, à force de matraquage et de disfonctionnement des appareils de notre gouvernance, tout échec revient à se réfugier derrière l’indiscutable « Allah Ghaleb ». L’« impuissance acquise ». Celle que combattent, sans beaucoup d’éclats, des militants associatifs, des partis d’opposition qui n’arrivent toujours pas à susciter une dynamique.

Franz Fanon avait raison d’écrire, en Juillet 1959, « nous avons arraché l’homme algérien à l’oppression séculaire et implacable ». Il n’avait pas tord lorsqu’il affirmait : « nous nous sommes mis debout et nous avançons maintenant ».  Mais,  s’il ne voyait pas « qui peut nous réinstaller dans la servitude », nous, aujourd’hui, nous pouvons même les nommer.

Nous, aujourd’hui, il faudra bien, au vu des dérives, que son œuvre serve de base à une réflexion sur une sociologie et une gestion de l’après-indépendance qu’il avait ressenti quand il confiait qu’à l’indépendance il faudra penser à réparer les traumatismes causés par la guerre d’indépendance. L’impuissance acquise n’est jamais permanente. L’histoire enseigne qu’elle conduit, comme les situations évoquées précédemment, à des réactions violentes.  Désespérées.

Qu’il est encore tôt d’éviter.

Catégories : Chroniques

2 commentaires

  • K.A.B dit :

    Bonjour toi,

    Je ne pense pas qu’il faille encore se référer aux traumatismes postindépendance. Ceux qui étaient conscients de les avoir subi sont partis ou sont des septuagénaires frustrés et sans force. Ce discours s’adresserait à mon sens à une autre catégorie de personnes, Celles qui n’ont pas connu les affres de la guerre et elles sont les plus nombreuses, mais qui souffrent dans leur chair de ces inégalités tapageuses. On assiste tous les jours et depuis plusieurs années à des protestations plus ou moins violentes, des protestations qui touchent toutes les catégories depuis le chômeur jusqu’aux Profs d’université en passant par les policiers, les gardes communaux et les habitants de tel ou tel village ou quartier. Des protestations somme toute « individuelles » et sans aucun lien entre elles alors qu’en fin de compte le lien existe, la revendication pour une vie meilleure.

    C’est cet individualisme qui caractérise les algériens depuis des dizaines d’années qu’il s’agira de casser en faveur de l’éclosion d’une solidarité, d’une communauté d’intérêts des personnes constituant ces groupes.
    Une tâche difficile s’il en est, mais le seul moyen à mon sens de jeter les bases pour la renaissance de ce hamass et de cet amour du pays qui a caractérisé la jeunesse des premières années de l’indépendance. Une tâche qui reviendrait aux sociologues pour l’élaboration de slogans libérateurs et des partis et associations pour s’imprégner des ces slogans et démontrer leurs vertus à leurs membres. Parce que j’estime que ces organisations d’un genre nouveau sont nécessaires pour mener à terme un travail qui demandera beaucoup de temps et de sacrifices. L’aide de la presse pour faire connaitre ces organisations et les aider dans la vulgarisation de leurs programmes est une nécessité absolue.

    La situation économique du pays est catastrophique et tout le monde en convient sauf ceux qui en  » assument » sa direction et elle va le rester pendant longtemps, à moins que les prix du gaz et du pétrole ne remontent la pente et c’est sur cela que table ces dirigeants

    en maintenant le statu quo et là tout rentrerait dans l’ordre et la Khalijia peut continuer.

    Comment peut on parler de renouveau industriel alors qu’on a mis au rebus des milliers d’entreprises, licencié leurs travailleurs et mis leurs dirigeants en prison, certains sont morts et les autres relâchés après des années de souffrance toujours sans jugement.

    On parle avec fierté maintenant du lancement du tracteur Massey Fer. à Constantine avec une intégration de 25% sur 5 ans, mais on oublie que le tracteur était déjà fabriqué il y a 30 ans avec une intégration de 60 ou 70% etc… et la liste est longue.

    Il serait intéressant de faire une étude sur ce que sont devenues ces milliers d’entreprises qui fabriquaient des produits bien algériens en clamant ce « Consommons Algérien » qui ne veut rien dire sauf exprimer un cynisme railleur parce qu’il n y a rien à consommer.

    On est entrain de pérorer sur le solaire comme si c’était la trouvaille du siècle, mais on oublié que l’entreprise ENIE de Sidi Bel Abbés fabriquait des panneaux solaires en 1980, c’est à dire il y a 35 ans et que les panneaux fabriqués avaient servi déjà à l’époque à illuminer certaines régions du Sud.

    Les solutions pour la relance du secteur existent et les spécialistes le savent très bien et des propositions ont été faites ces dernières années par ces mêmes spécialistes préoccupés par la dégradation de la situation, mais lorsque le président dit au cours d’une séance d’inauguration qu’il préférait l’expertise étrangère parce qu’il n’a pas confiance en l’algérienne, que dire. Une telle annonce a fait en sorte que l’appel à cette expertise étrangère est devenue la règle, même au niveau des clubs de foot.

    Non, les experts ont les réponses qu’il faut, encore faut-il qu’on leur accorde quelque attention.

    Un ancien président avait dit  » dussions nous manger des pierres », les dirigeants actuels en sont ils capables?

    Porte toi bien

  • D.B dit :

    Dépendant du lectorat d’El Watan, je ne sais pas si le titre à connotation générale  »l’acceptation » est plus alléchant que celui qui aurait pu être  »l’impuissance acquise », un peu trop intellectuel, un peu plus accrocheur !

    Que veux-tu que je puisse dire de ce texte à part qu’il est excellent pour ouvrir des pistes de discussion sur :

    Qui est Frantz Fanon et que représente-t-il dans la culture algérienne de ceux qui l’ont connu, de la génération postindépendance qui a sacrifié l’importance des leçons de l’histoire mais également de l’éducation et de la culture pour s’adonner corps et âme au défi de la survie et de la construction, à pas forcé, d’une économie abandonnée par les forces coloniales, mais aussi la génération au pouvoir épuisée aujourd’hui, n’ayant d’autre dieu que l’argent et menant droit dans le mur un peuple endormi se complaisant dans un obscurantisme désolant. Les algériens d’hier (post indépendance), d’aujourd’hui et probablement de demain courent après d’autres préoccupations que de s’intéresser à la profondeur des analyses de Fanon sur le contexte algérien de son époque et de l’espoir que pouvez véhiculer cet exemple dans le processus historique de libération des peuples au milieu du 20è siècle. Peut-on aujourd’hui lui reprocher de n’avoir pas assez élaboré sur les risques d’essoufflement, de récupération et de régression de ces mouvements et prophétiser à contrario sur leur dévoiement planifié par les vaincus de cette période ?

    J’ai lu entre les lignes de ton texte, un appel à l’urgence d’un réveil, d’une sortie de la somnolence que vit le peuple algérien.

    On aura l’occasion de prospecter ensemble les opportunités de diffusion de texte de cette importance

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