Le Quotidien d’oran à propos du « village nègre »

Abed Charef : Le Rwanda, la Somalie, l’Afghanistan, et puis retour au quartier d’enfance, la tendresse, la mère…

Jedelkenz : Un retour naturel. Qui n’en a pas rêvé ou n’en rêve. On retourne vers la mère et les amis d’enfance, avec lesquels, finalement, on a appris à décoder la vie. Avec lesquels on a commencé à dénouer l’écheveau, à rendre audible tous les chuchotements.

Abed Charef : Le décalage est énorme, tout de même.

Jedelkenz : Du tout. C’est une spirale. Les enfants rwandais, afghans ou somaliens me rappelaient toujours mon enfance. Les enfants de la guerre me renvoyaient constamment à ce que moi et mes petits camarades de quartier avions vécu.

Abed Charef : La mère a une position centrale, pivot. Ensuite, on s’oriente ailleurs, vers d’autres gens, qui s’imposent. Les copains. Ensuite d’autres…

Jedelkenz : Comme toutes les mères, la mienne a guidé, veillé sur mes premiers pas dans la vie. Et la vie, autour de moi – avec mes camarades de quartier – m’a fait faire des enjambées. Mais ici, la Maman represente davantage la patrie. Celle qui couve le candidat maquisard et fait tout pour le mener à bon port.

Abed Charef : Il y a aussi un autre personnage central: Oran

Jedelkenz : Oran c’est le moule, un vivier. C’est une ville, un art de vivre, une culture ouverte généreuse et contagieuse comme une maladie infantile même isolé de la ville par les barbelés réels ou la ségrégation, le village nègre était le poumon de la ville

Abed Charef : On est tout de même dans un registre autre que le traditionnel portait des enfants de ta génération: né en ville, fils de citadin, des enfants qui vont à l’école…

Jedelkenz : Le texte est avant tout une tentative de décrire les phases de la prise de conscience d’un enfant, ses troubles de la vie, ses premiers pas, sa prise de conscience même si elles sont tardives par rapport à ses amis, ces amis auxquels le narrateur voulait rendre l’hommage qui leur est dû. Saïd et Lahcène avaient l’age du narrateur quand ils décidèrent de rejoindre le maquis, à quelques semaines du Bac. Sin et Ten (l’un est encore en vie et l’autre décédé) étaient des laissés pour compte qui espéraient tout d’une Algérie indépendante. Dans ce contexte là, le narrateur n’est pas intéressant en soi. D’ailleurs, son « je » est la somme de beaucoup de « je », d’instants vécus par tous les adolescents du village nègre. D’ailleurs, le village nègre, ce quartier mitoyen de la ville européenne et donc en avant poste, illustre une situation, une intimité et des inimitiés. En fait, dans tous les quartiers à majorité algérienne d’origine par opposition aux européens, le même bouillonnement existait. Je veux parler des quartiers de Lamur, « al hamri », comme on disait, de Médioni, Petit lac, Sananes etc, sans oublier, bien entendu, le quartier de la marine, Sidi El-Houari et les habitants des contreforts de la colline surplombant la ville, le Murdjadjo.

Abed Charef : On trouve, en effet que le mûrissement à l’activité politique est plutôt lent..

Jedelkenz : Pas celui du narrateur seulement. Le problème n’est pas là dès lors que le déclic se produit avant la 25 ème heure. Le plus important est l’engagement total de dizaines et de centaines de jeunes de toutes origines, algérienne ou marocaine, de la première et de la seconde génération, dans la lutte de libération. Mes héros en font partie. Nul ne faisait de différence entre celui-ci et celui-là. Tous souffraient du même ostracisme sur leur propre terre et défendaient les mêmes principes et les mêmes valeurs. Et je suis tout à fait certain que la même situation, le même engagement existait à la frontière avec la Tunisie, la Libye ou le Mali et le Niger, notamment les passeurs d’armes.

Abed Charef : Et puis, il y a l’instituteur et le commandant dont l’ombre plane sur le livre. Et sur la ville.

Jedelkenz : Il y a eux, il y a ce médecin – qui devint ministre de la santé à l’indépendance – à l’origine de la formation de beaucoup de militants, de combattants. Il y a ses héritiers et les héritiers de Zabana, de Ali la pointe. Il y a eut le travail fantastique des médersas en matière et culture patriotique. Tous n’ont été finalement que l’expression d’une situation dont l’aboutissement était logique.

Abed Charef : Et puis..

Jedelkenz : ….Et puis il y a ce quartier, cette « ville nouvelle » qui était appelée « village nègre » et qui l’est redevenue. La vie en surface et celle que l’on n’avoue même pas à ses propres parents. C’est de tout cela dont le narrateur voulait rendre compte.

Abed Charef : Et enfin…

Jedelkenz : …cette interrogation. Qu’avons-nous fait des promesses ? Vous savez ce qui m’impressionne le plus ? C’est ce don de soi capable d’abattre une montagne : les colons. Comme ces petits palestiniens, qui ne doutent de rien, et qui lancent des pierres contre les chars de l’occupant, convaincus de pouvoir arrêter leur progression. Et on a vu, parfois, ces chars reculer.

 

 

Catégories : Témoignages

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