La jeune afghane et la guerre

Jed ELKENZ, de son vrai nom Bouchan Hadj-Chikh, écrivain algérien (ancien journaliste et haut fonctionnaire des Nations Unies au parcours dense) vivant à l’étranger, récidive avec un magnifique roman – un 8ème ouvrage— « La jeune Afghane et la guerre » paru, en octobre dernier, aux éditions de L’Aube.Il y a un an, il signait « Les barbelés du village nègre » chez Casbah Editions – un texte autobiographique émouvant sur sa jeunesse dans un quartier indigène d’Oran durant la Guerre de Libération nationale.

Le livre de la rentrée 2008, classé dans la catégorie « coup de cœur » par de nombreuses librairies et sites littéraires en France, est un roman fort, percutant et douloureux sur l’Afghanistan (territoire que l’auteur connaît bien pour l’avoir sillonné, durant trois ans, dans le cadre de ses fonctions internationales) en guerre, pris en étau : d’un côté, l’invasion soviétique avec ses hélicoptères, ses chars et autres appareils de combat, de l’autre, les groupes armés résistants, « libérateurs » … « passant plus de temps à se disputer les territoires qu’à combattre l’ennemi ». Bombes et claquement de balles, salves de roquettes, tortures, violence… l’horreur. Abus de la milice locale, forfaiture des opportunistes… Une tragédie où face à la bravoure et au courage, la lâcheté et la traîtrise se taillent une bonne place.

Une introduction bouleversante

L’incipit introduit de manière bouleversante le récit qui va suivre : « Elle fut traînée jusqu’au terrain de football. Là, elle fut mise à genoux. De toute façon ses jambes ne la portaient plus. Dans un silence total, elle entendit le claquement de la culasse. L’une des personnes, portant burka, la plus proche de la jeune femme, fit un pas en arrière, souleva son arme et lui fit cracher une courte rafale. Elle fut fauchée précisément à l’entrée de la surface de réparation de l’unique stade de Kaboul. Il n’y eut pas de carton rouge. Les deux pieds et le corps étaient bien au-delà de la ligne des dix-huit mètres. Il n’y avait pas d’arbitre pour constater les fautes et les sanctionner. Les spectateurs restèrent muets. Tétanisés. »

Le roman s’ouvre sur l’exécution publique (dans un stade de football : lieu de toutes les violences. Un symbole) de Rokhsana (un doux prénom d’origine perse), jeune fille aux yeux vert et or, symbole de dignité et de pureté, même, une héroïne en herbe férue de poésie, condamnée à mort et exécutée par un gargotier (suppôt du communisme, main sanglante de criminels ignares) pour avoir recopié trois vers de Nazim Hikmet.

Un meurtre brutal, inhumain, lâche (« pour plaire aux nouveaux maîtres de la ville »), absurde.

Elle aurait pu s’appeler Assia, Aïcha ou Djamila. Un prénom bien de chez nous tant, dans ce récit, les similitudes avec l’Algérie des années 90 ou celles de la guerre de libération (pour laquelle l’auteur avait milité) sont grandes par certains égards. Un phénomène récurrent à toutes les guerres, en somme, mais qui ne constitue pas l’essentiel de l’œuvre et l’intention de l’auteur.

Une fresque sociale

Dans ce livre, comme dans les autres qui l’ont précédé, l’auteur qui, de journaliste, choisit de s’engager dans l’humanitaire, a à coeur de dire, de témoigner. Tout le reste n’est que prétexte et belle littérature.

Roman d’un journaliste aux talents de conteur et de poète remarquables, « La jeune Afghane et la guerre » se présente aussi comme un récit à caractère documentaire, une fresque sociale de la vie locale avec ses combats spectaculaires de cerfs-volants, le bouchkachi, un jeu d’importance qui teste la fierté, la virilité, la force et l’habileté,le thé amer suivi de bonbons pour adoucir le palais, les turbans qui servent aussi, à l’occasion, de linceuls, les conflits générés par les différentes interprétations du Coran…

Jed Elkenz fait preuve, dans ses écrits, d’un sens de l’observation affiné. Le moindre détail est relevé avec des nuances subtiles mais l’auteur ne fait pas dans la longueur. Le ton est percutant, assez pour éviter les pièges de la sensiblerie et les facilités du mélodrame.

Parabole et valeur symbolique

Œuvre d’un écrivain-poète, lyrique et inspirateur, La jeune Afghane et la guerre est aussi le roman d’un journaliste elliptique qui suggère. Des choses à voir, d’autres à découvrir, à décrypter.

Le récit sur fond de guerre, dans un pays où le lion de la fable contée par Fazel n’a retenu aucune leçon des échecs successifs et finit humilié devant l’entente –enfin !- du chacal et du hérisson, se veut un hymne à la paix. Une parabole dont il y aurait à saisir la profondeur cachée, la valeur symbolique.

Tout comme le conte, la symbolique du cerf-volant qu’enfourchent –seul Fazel aura été témoin réel ou imaginaire de cet envol- le vénérable Ebadullah et sa petite-fille Rokhsana, nous offre une lecture souterraine une dimension créatrice.

Le texte débute par une citation de Phèdre sur le lion « Quia ego nominor leo » (car moi je m’appelle lion) et se termine par une fable  sur le lion. Le message caché à décoder ?

Dans ce roman où la quête de la liberté sur fond de fierté et de l’honneur des Afghans, apparaît comme un élément essentiel- tous les peuples ont droit à disposer d’eux-mêmes, n’est-ce pas ?- les personnages vont jusqu’au bout de ce qu’ils estiment être leur devoir.

Le cerf-volant qui monte au ciel- vaisseau qui mène au paradis ?- pourrait symboliser l’âme qui s’élève. Symbole de force, d’équilibre dans les mains expertes de Fazel, il pourrait connoter la liberté, l’indépendance. Il réinvente, en quelque sorte, un monde dans les airs. Un symbole d’espoir.

Du combat de cerfs-volants –un jeu spectaculaire en Afghanistan, on passerait, à la disparition des deux protagonistes du roman, au cerf-volant de combat. Celui qui les ressuscite. Le combat continue. L’espoir subsiste.

Le conte et le geste de Fazel dans les dernières pages du roman illustrent, sans doute, toute l’histoire vécue par cette jeune fille et le peuple afghan.

Des passions    

La jeune Afghane et la guerre est aussi le roman de la passion. Des passions diverses : celles qui animent des hommes pour le jeu. Celui du cerf-volant : une œuvre d’art, un enjeu, une coutume-celle des compétitions- chère au peuple afghan. L’auteur lui consacre plusieurs pages.

L’amour de l’homme pour son cheval -il y aurait, ici, un rapprochement à faire avec le beau roman de Joseph Kessel « Les cavaliers ».

L’oncle Mahmoud bouchonnait, tous les jours, le sien. Le bichonnait. Il l’admirait, « se battait pour lui, pour le mériter ».  Il finit par prendre « le chemin de la révolte et du maquis par solidarité avec son cheval, qu’il entraîna sur les chantiers de la liberté ». Une réelle amitié, mieux, une fraternité liait Mahmoud à son cheval (son fidèle compagnon et complice aux bouchkachi) qui le lui rendait bien. Il était, comme bien d’autres bêtes, « capable d’actes hautement humains ».

Il y a, aussi, l’amour inconditionnel, jusqu’au sacrifice, jusqu’à la mort dans une attaque suicidaire, de Samoud, le père de Rokhsana, pour sa patrie.

L’amour naissant, pur, entre Adil et Rokhsana –émoi amoureux à peine soupçonné, effleuré, suggéré (et tué dans l’œuf). Et cet amour suprême –douce tendresse filiale- entre le grand-père (un combattant âgé digne de vénération) et sa petite-fille que rien ne séparera. Même pas la mort. Bravoure des deux personnages, communion entre eux. Un amour-culte les lie. Plus fort que tout. Rokhsana, qui a grandi avec son aïeul, toujours dans ses basques, éprouvera, sans doute, encore jeune fille, le besoin de couvrir le bas de son visage d’un pan de la veste de son grand-père. Ce détail –un geste fétiche de l’enfance ou, en tout cas qui aurait sa signification dans l’enfance de la jeune fille- n’échappera pas à Fazel quand il les verra partir vers les nuages  sur le cerf-volant qu’il leur a envoyé.

Un hommage à la femme afghane    

Le roman est fort par sa dimension créatrice, par son écriture, par la force et la psychologie contenue dans ses personnages et les liens qui les unissent. Des figures !

Un hommage est rendu dans ce livre à tous ceux, vrais, qui se battent pour la liberté.

A la femme afghane, discrète et silencieuse, au rôle fondamental dans la société, victime de l’ignorance des hommes. Une fleur de sentier piétinée.

 Ce texte –un beau voyage dans un monde au parfum de temps anciens- où l’on retrouve des valeurs qui nous ont portés offre matière à réflexion. Les meilleurs –tous ou presque- finissent martyrs ou…peut-être, à Guantanamo comme Adil cet étudiant idéaliste éclairé, résistant honnête qui refuse « l’interprétation abusive de la religion par les mollahs ». Il suscite aussi bien des interrogations.

Le ridicule de la guerre –fratricide, ici- se mesure au cimetière où, côte à côte, gisent dans un grand silence ceux qui se sont affrontés. Des martyrs les uns et les autres. Pour des causes différentes.

Mélange de réel poignant, cruel, abject et d’onirisme,  d’imaginaire et de spirituel, ce récit épique de la résistance, de la bravoure, de chefs de guerre vénérables –des émirs- est un concentré de sensibilité, de révolte contenue et d’humanité.

Un très beau texte à l’écriture fluide et élégante.

Un livre qui marque et qu’on ne lâche pas avant d’être arrivé à la dernière page.

Prévu pour le SILA dernier, il est attendu à Alger.

F. Bensemane

Catégories : Témoignages

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