Les Barbelés Du Village Nègre

Bouchan Hadj-Chikh nous gratifie, en Algérie, d’un beau roman publié récemment aux éditions CASBAH, fruit de son vécu pendant la guerre de libération, et en hommage à ses amis d’enfance qu’il cite de leurs vrais noms. « Cette guerre qui n’en finit pas de ronger notre génération », écrit l’auteur, a été un traumatisme pour ceux qui l’ont vécue ;  bon nombre d’écrivains qui lui ont survécu lui ont consacré des écrits et continuent de se  concentrer sur cette période historique douloureuse.

Bouchan Hadj-Chikh qui a signé, jusque là, de son pseudonyme Jed El Kenz, en témoigne dans ce roman qui se lit d’un trait—trop vite, d’abord—et qu’on relie, ensuite, pour mieux savourer son contenu porté par une écriture subtile empreinte de sensibilité et d’humanité, et à la maîtrise parfaite.

Le livre relate des souvenirs authentiques sur l’enfance et l’adolescence de l’auteur, à Oran, notamment dans « le village nègre » (celui des indigènes –sans doute pour faire dans le registre péjoratif colonial) ou la Ville Nouvelle, avec sa « tahtaha », esplanade centrale, ses cafés maures, les quartiers arabes populeux, bruyants où le sens du partage et de la solidarité avait toute sa valeur, à Lamur, précisément « où les voisins ne manquaient jamais un seul repas »…

« Je » = «  Nous »

L’auteur évoque avec tendresse les gens qui ont meublé son enfance (même à coups d’insultes en réponse à leurs–les siennes et celles de ses camarades de jeux– frasques), sa famille : sa tante chère Khaïra, jeune veuve « qui sentait la savonnette parfumée », une figure dont la « fugue », condamnée par son entourage et les mauvaises langues, trouve son explication honorable le jour du défilé de l’Indépendance (elle avait pris le maquis !) ; son frère Ammar, gagné, très jeune, par la conscience nationale et pour lequel on sent respect et admiration de la part du narrateur ; ses deux sœurs dont l’aînée est impliquée, aussi, dans l’engagement politique ; ses parents—un père typographe nationaliste, une mère aimante dont la maison abrite accessoirement de jeunes moudjahidine qu’elle nourrit ; son grand-père maternel, un personnage, « parfait connaisseur du Coran » ; son oncle maternel…

Mais encore, et surtout, ses amis d’enfance avec lesquels il a connu de réels petits bonheurs et dont le sort, plus tard, lui vaudra de réelles peines.

L’évocation de souvenirs de lieux, de jeux  (les parties de foot occupent une bonne place dans l’emploi du temps du narrateur et de ses camarades,  comme pour tous les enfants d’alors qui n’avaient ni la télé, ni les salles de jeux et encore moins Internet)  faisant partie d’un paysage socio-historique propre aux années 50-60 avec ses idoles dans le domaine sportif, du cinéma ou de la chanson, son décor où trônait dans les foyers le poste de T.S.F. et le Pick-up sur lequel on passait le microsillon (33 tours), où l’on « frimait » sur une Vespa ou un scooter Lambretta, où la cuisine sur le kanoun était propre à, pratiquement, l’ensemble des Algériens…, fait renaître un univers d’émotions pour ceux (d’Oranie, du Centre ou d’ailleurs) de la génération de l’auteur qui ont, somme toute, vécu les mêmes évènements à travers l’Algérie de l’époque.

Le « je » du narrateur s’élargit, en fait, à un « nous ».

Des raisons de devenir rebelle

Douces réminiscences de l’enfance innocente où les petits larcins—associés souvent au goût du risque et assimilés à un jeu –ne génèrent aucun remords, où les facéties ont le goût amer  de la poudre ( même avec des niaiseries du genre « où vas-y toi ? » ou le pâté qui ressuscite, aux  USA, en bœuf), où « nous (les petits amis du narrateur et lui) applaudissions les actes de génocide des conquérants de l’Ouest américain », où le goût de la délicieuse dolma au merlan de la mère, celle de l’enfance, –véritable « madeleine » de Proust—est, probablement, unique , et où le bon copain était aussi Pied-noir et Juif jusqu’au jour où chacun est prié de (va devoir) choisir son camp.

L’auteur écrit en page 108 : « nos têtes remplies de bruits de guerre que nous ne voulions pas nous raconter de peur… de nous faire peur, Gilbert Martinez (son ancien camarade de classe d’origine espagnole) se retourna vers moi et dit : tu vois  comme on est amis tous les deux. Eh bien, il n’est pas loin le temps où l’on se tirera l’un sur l’autre !

Je n’osai pas défier le futur et lui jurer le contraire. Je restai muet ».

Et c’est tout choisi.

Le narrateur, ses frères, ses camarades de jeux, de quartiers, de lycée, Arabes, eux, vont, peu à peu, devenir inévitablement des rebelles par la pensée, l’engagement effectif, le départ vers l’Etranger où ils pourront militer plus facilement, et…le maquis.

La haine face aux exécutions, au lynchage de l’Arabe jusqu’à ce que mort s’ensuive, aux fusillades aveugles, aux tirs meurtriers et routiniers des territoriaux « sur tout ce qui bouge » (arabe, s’entend), aux humiliations, fouilles, rafles, brutalités, supplantera inexorablement l’humanisme : « aujourd’hui, écrit l’auteur, j’en veux encore à ces jeunes gens et jeunes filles excités, haineux (ils venaient de lyncher à mort un Algérien de passage dans leur quartier), qui ont tué en moi le reste d’humanité que j’avais réussi à préserver. Et tout le long du chemin, je priai Dieu de ne pas rencontrer Martinez ni Nahon qui étaient restés tout de même dans ma mémoire des amis ».

La mort, dans ces années–là, est banalisée. L’auteur, alors enfant, en est témoin fréquemment, en direct, même. Son insouciance et sa joie de vivre vont s’émousser, s’estomper pour laisser place à une tristesse  que l’on devine profonde à mesure que les évènements douloureux, les atrocités se multiplient, se précipitent et s’installent avec plus d’intensité  jusqu’à la libération à laquelle certains de ses amis (si jeunes !), ne survivront pas (exécutés, torturés à mort ou, comme Abdeslam, terrassé par une crise cardiaque à la suite d’une méchante bronchite, au maquis).

L’écolier que l’auteur était, est comme ses semblables les Algériens, « traîné, bousculé, poussé contre le mur les bras en l’air…coups de matraque, coups de crosse sur la tête, cuirs chevelus saignant abondamment, turbans ensanglantés… ». Ces souvenirs sont évoqués à vif. Les bruits de bottes rappellent la menace permanente.

A dix-sept ans, réveillé brutalement une nuit d’octobre, tiré de son lit,  Ammar , lycéen et frère aîné de l’auteur, est arrêté avec deux autres de ses camarades et torturé aux tenailles. Une douloureuse détention.

Le recours au fil barbelé « isolant le quartier  du reste du monde » (européen, surtout), pour un meilleur contrôle, « était, de toute évidence, le seul moyen que les militaires avaient imaginé pour arrêter les incursions des commandos dans les zones à forte densité européenne et les jets de grenade dans les bars ». Ce procédé de répression par l’humiliation (paniers et cartables sont fouillés systématiquement « avant de se faufiler pour sortir de notre quartier devenu une cage humaine ») au moyen du cantonnement, de la « mise en cage », eut pour effet inescompté : le rapprochement et la fraternisation des Arabes entre eux. La solidarité se tisse : « le claquement d’une porte, d’une persienne, ou la pétarade d’un moteur, en somme, tout ce qui pouvait être assimilé à un coup de feu, était le signal d’une débandade des passants dans toutes les directions. Non par peur. Plutôt pour permettre à l’auteur de se confondre dans la masse, de se mêler aux fuyards et protéger son échappée.

Courir devint donc un acte militant ! »

Les Algériens « témoins possibles mais toujours muets et aveugles » se serraient, à quelques exceptions près, les coudes. « Les rebelles, à les croire, se cachaient derrière tout Algérien, ce qui était, d’une certaine manière vrai » souligne l’auteur  en page 11.

L’éveil  national

La prise de conscience nationale est nourrie par les chuchotements  entre adultes, les paroles qui deviennent bruissements pour exprimer ce que les petits ne doivent pas entendre mais dont, en fait, ils n’ignoraient rien, « la politique ayant envahi les rues » ; alimentée par les différences sociales entre Européens et autochtones :

Sur le plan vestimentaire, l’auteur évoque « les pantalons rapiécés », « les robes aux couleurs passées », « les chaussures plusieurs fois ressemelées », les chiffons en guise de poupées », les enfants qui « courent pieds nus ».

Dans le quartier européen (la discrimination  est entendue : il y a le quartier européen et les autres), le jeune garçon qu’il était, « traîne un peu les pieds, le long  du bassin, dans le jardin public, pour regarder les jeunes Européens, accompagnés de leurs parents, prendre plaisir à voir flotter leurs petits voiliers ou leurs bateaux à hélices mécaniques sur le plan d’eau. L’envie me crevait les yeux… ».

L’auteur évoque aussi la fuite permanente des Algériens toujours poursuivis, toujours obligés de courir…, «les courses éperdues vers les portes ». Il parle, du reste, de sa « vélocité », de son « élan vers la sortie du jardin public », des « grandes enjambées », du  « délié de sa foulée … pour échapper à la colère et la bastonnade du jardinier » ;

Les insultes à caractère raciste du genre « sale petit Arabe » qui valut à son auteur, le directeur d’école, un coup de poing « bien appuyé » d’un instituteur arabe (qui deviendra le célèbre commandant Moussa de l’A.L.N.) ou « ta gueule, l’Arabe ! » ne pouvaient pas s’oublier.

Les medersas, les mouvements scouts font dans l’éveil national : « elles eurent, affirme l’auteur, une influence considérable sur la formation politique et idéologique des jeunes ».

Le taleb, l’épicier, le coiffeur ( !), le conseiller municipal (décrié, pourtant, en général, et considéré comme « collabo » par la population arabe), l’instituteur arabe, le chef de troupe scout et le médecin, la couturière, le jeune facteur, Meriem, le professeur d’arabe, les jeunes, lycéens, militants actifs ou passifs…sont gagnés par la conscience nationale. « Les adolescents, sinon engagés, se firent, du moins, de dévoués propagandistes à la cause nationale » à l’instar de l’auteur lui-même.

Les autres, les traîtres, plutôt rares, se firent éliminer par le F.L.N., « la seule autorité qui avait l’oreille de toute la population », indique l’auteur. « Cherif Hamia, l’élégant boxeur poids plume disputant le championnat du monde  contre l’Américain Hogan « Kid » Bassey se serait fait mettre délibérément hors de combat, à la dixième reprise, afin de priver les sportifs français d’une couronne mondiale » apprend-on.

Une époque revisitée

Dans ce superbe roman ordonné, charpenté qui fait découvrir au lecteur algérien tenu en haleine jusqu’au bout du récit, un réel talent de narrateur et de ciseleur de mots de l’auteur, taillant ses phrases dans une langue riche et imagée où le terme juste, puisé dans le terroir local, si besoin est, renvoie à une réalité précise, le périple intérieur de Bouchan Hadj-Chikh est celui de bon nombre d’Algériens de l’époque.

« Les Barbelés Du Village Nègre » déclenche des stimulis chez les quinquagénaires, sexagénaires, septuagénaires….Les flashes évoqués éveillent  des souvenirs, recréent un univers révolu, restituent l’époque de Mohamed Touri, Cheikh Hamada, Elvis Presley, les débuts de Brassens, Mohamed Abdelwahab…, Lumumba, Kasavubu… ; les cafés maures avec leur cachet typique, leurs chants du terroir ; les coiffures des garçons « à la brosse allemande » ou « avec raie sur le côté » ; La  revue Cinémonde que le marchand de beignets feuillette « suggestivement » et que nous « piquions » aux grands ; la Remington et le souvenir de son bruit, les dents en or, courantes à l’époque, véritables « sceau royal », « les balles en caoutchouc robustes et souples (qui faisaient  aussi le bonheur des filles que nous étions), Les carrioles, les calèches…

Les excursions joyeuses organisées dans le mouvement scout, les chansons vantant les équipes sportives de l’époque en « frangarabe » (« une langue d’une pauvreté affligeante », se souvient l’auteur) ;

Les modèles, véritables idoles auxquels les jeunes cherchaient à s’identifier  ou s’évertuaient  à en atteindre les performances, à vouloir parvenir à « avoir les muscles volumineux de Steve Reeves, le parfait Monsieur Univers d’alors ». Les garçons se faisaient appeler  Ahmed « Kocsis » ou Abdeslam « Puskas » du nom de célébrités du sport… Les acrobates et conteurs marocains qui se produisaient sur l’agora, « la tahtaha », L’achat à crédit  chez l’épicier consigné sur un petit carnet était une pratique courante. Les petits amusements et curiosités des enfants mus par les premiers émois de l’âge devant les couples « échangeant des attouchements contre une porte fermée »…

On retrouve, encore, dans ces évocations, un geste pratiquement disparu aujourd’hui : celui des femmes battant leurs cuisses de leurs mains en signe de désespoir, d’une grande douleur morale à la suite d’une mauvaise nouvelle… ;  mais aussi « le tonitruant Triiig ! » lancé par l’homme demandant le passage dans  une habitation commune à l’instar de « Dar Esbitar » de Mohamed Dib, et qui faisait détaler les femmes, alors dévoilées, vers leurs quartiers , coupant net leurs réunions dans les espaces communs.

« El boulice » nous fait penser, qu’aujourd’hui, on appelle l’agent de police : « el poulissi » ou « echchourti ». Autres temps, autres termes… Les Marabouts… « ce lieu de mécréants » dixit le père de l’auteur, ont une bonne place dans la vie quotidienne. Le narrateur en cite plusieurs, à Oran, et décrit les spécificités de chacun.

A chacun le sien !

Humour et  amertume

La mémoire intacte de l’auteur  restitue, avec un talent de narrateur  affirmé, ce temps qui fut, avec ces petits riens qui font les grands souvenirs et dont le lecteur a plaisir à se remémorer, les échos des parcours éclatés, écourtés, anéantis… Bouchan Hadj-Chikh qui se remémore, dans ce récit de jeunesse, des évènements dont il a été témoin et acteur, nous livre des anecdotes truculentes empreintes d’humour simple et de tendresse. Il décrit, avec subtilité, des situations incongrues et cocasses. Sourire garanti pour les « ordonnances sur papier kraft » du taleb et le « sourire 18 carats » (en référence aux dents en or : signe extérieur affiché d’aisance)… Le lecteur rit de bon cœur aux situations frisant le burlesque  et dont est émaillé le texte. Le passage sur Si El Bachir Es Seghir, entre autres, est franchement hilarant.

Le ton est tantôt léger, enjoué, tantôt profond, grave, selon que les évocations sont tendres et souriantes  ou franchement poignantes.

Mais l’auteur ne verse à aucun moment dans la sensiblerie. Il fait preuve d’une approche très masculine de la détresse, la souffrance,  la  douleur, même lorsqu’elle est supposée l’atteindre au plus profond de lui-même. Difficile de se remémorer ses amis  arrêtés à l’âge de seize ans et torturés à mort, arrachés à leurs jeux, à leurs rêves, à un avenir qui s’annonçait prometteur : ils étaient lycéens, d’autres n’avaient qu’un héros, Ali La Pointe…

Il y a de la graine de héros dans ce récit authentique, concentré d’émotions retenues !

 Un présent, et des questions…

Un passé douloureux. Un présent tiède et décevant ?

Le livre se termine sur la réflexion, d’un réalisme mordant, de l’épouse d’un des amis d’enfance  de l’auteur, quelques quarante ans après l’Indépendance : « les guerres, ce sont ceux qui ne les ont pas faites qui en parlent le plus ». Peu avant, un vieux journaliste turc dit à Ammar, après la levée de séance de la Conférence des Non Alignés, et à propos du destin des révolutions dans le monde : « elles finissent toutes par se faire manger comme cette frite, et se laisser corrompre par l’argent. »

En marge du roman, l’auteur qui, par ce livre, tenait à  « rendre hommage à toute une génération qui a vécu et lutté  en dépit des « barbelés » réels ou virtuels, dans lesquels nous avons été contenus, mais en vain… », s’interroge : « qu’avons-nous fait des promesses et des raisons de cette lutte ? Qu’avons-nous fait de ce pays ? Et que faire pour que nos enfants  ne crachent pas sur nos tombes ? »

 Y a-t-il quelque chose qui puisse encore être sauvé ? serais-je tentée d’ajouter personnellement.

Le lecteur qui vit, à travers cet ouvrage, le souvenir  de la guerre d’Algérie et l’après-indépendance, ne sort pas indemne de son contenu.

Il y a de la pudeur et de la retenue dans ce livre à l’écriture accessible, directe, lumineuse, au français savoureux –à la mesure du talent et de la longue pratique de  la langue de Bouchan Hadj-Chikh–, qui se lit en famille. Et c’est tant mieux !

Avec ce roman, l’auteur des « Barbelés Du Village Nègre » gagne un statut littéraire indéniable.

F. Bensemane

Catégories : Témoignages

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