Doutes et zigzags en Somalie

Bienvenue dans le dédale de la guerre humanitaire en Somalie (par Marc-Olivier Parlatano, Suisse, Genève)

Hoddur (1), Somalie, au début de l’implosion du pays: un général étasunien prône le désarmement des milices. Shoddok, 85 ans, Somalien, rétorque: «Il faudrait un désarmement simultané de toutes les tribus et de tous les individus, ce qui est impensable pour le moment. Pour tout dire, on ne peut commencer par une tribu et continuer avec la suivante.

Entre-temps, la seconde prendra le contrôle des biens de la première. On n’aura rien changé». Ensuite, la discussion s’aigrit: «On est plus en sécurité en Somalie que dans le métro de New York à certaines heures», poursuit Shoddok. Un Français, Michel, intervient: «Il y a plus d’armes dans les appartements des citoyens suisses que dans les huttes somaliennes. Et les Suisses ne s’entretuent pas tous les jours !». Quant à cet échange entier, il est mis en scène par Jed Elkenz, journaliste de la presse arabe, dans son premier livre. Intitulé «Du blé pour la Somalie», l’ouvrage est sous-titré «témoignage».

Pas dupe

Nachoub, le musulman, alter ego de l’auteur, travaille en Somalie dans le monde des humanitaires. A Hoddur, Mogadiscio, Bosaaso, Hargeisa… De quoi, en théorie, attiser des vocations. Sauf que le protagoniste n’est pas dupe. Il rapporte les dérives du business de la charité. Ses secrets et ses couacs. Pas trace de romantisme. Nulles «Lettres d’amour en Somalie» façon Frédéric Mitterrand. Seule la circulation des armes rappelle Rimbaud et son dernier métier, trafiquant d’engins de mort dans la Corne de l’Afrique.

Il en résulte un récit assez pessimiste, caractéristique prévisible, en somme: les personnes «non dupes» révèlent rarement un optimisme délirant face au non-sens de la planète. Et la bagarre somalienne incite parcimonieusement aux prédictions apaisantes, en dépit des essais répétés de réconciliation. Rien d’ahurissant, de ce fait, si l’on retrouve parmi les personnages des stigmates de guerres antérieures: témoin un ancien G.I. ayant servi au Viêt-nam. Il est fou à lier. Sans négliger que l’opération nord-américaine «Restore Hope», restaurer l’espoir, ne simplifie rien: par bribes, on croit lire Alain Deschamps, «Somalie 1993». Avec des réminiscences du film de l’Américain Ridley Scott, «Black Hawk Down». Jed Elkenz lance ses flèches sur «Restore Hope», notamment en rebaptisant l’opération «Restaurer le pétrole», sous-entendant qu’il y a de l’or noir en Somalie. A moins qu’il ne s’agisse de sécuriser les routes maritimes des superpétroliers croisant dans le golfe d’Aden. Le naphte dans le sous-sol somalien relève peut-être de l’affabulation, note l’auteur. Et la région n’en est plus à une près: la rumeur a même couru que la Somalie recelait de l’uranium. Sans preuves à l’appui. Mais ces on-dit renforcent le côté dramatique de ce livre, le pimentant d’un «Et si c’était vrai ?».

Amertume et mensonges

Par ailleurs, Nachoub rencontre Abdullahi Yusuf, aujourd’hui raïs du Pount en lutte contre Jama Ali Jama, et Ibrahim Egal, alors à la présidence du Somaliland et décédé depuis. Le tout entre l’un et l’autre barrage de miliciens, tandis que font la loi les véhicules 4X4 rhabillés avec les moyens du bord, équipés de mitrailleuses soudées au plancher – les célèbres «technicals» pleins de «Mad Max» qui bouleversèrent les données stratégiques jusque-là à peu près connues des opérations d’imposition de la paix jumelées à la «charity». La Somalie oscille d’une fusillade à l’autre. Des gamins de quatorze ans armés, ce n’est pas de la fiction. L’assistance alimentaire «taxée» au passage non plus. Ni la mise à prix de la tête du général Mohamed Farah Aïdid (2).

L’occasion, aussi, pour Jed Elkenz de titiller ses confrères journalistes, toujours pressés, obligés de comprendre un pays en 25 minutes. Pas seulement une caricature, il faut avouer. Jed Elkenz raconte également la naissance d’un mensonge médiatisé: le récit de faux affrontements sur une route, pages 96 et 97, mérite d’être lu (et relu) attentivement. Voire d’être proposé aux lycéens. C’est «comment peut naître un mythe», exemple en poche.

Au bout du voyage au pays des incertitudes, la conclusion se révèle dure. Nachoub, excédé, lâche que si les avions gros porteurs avaient largué une autre espèce de «blé», en l’occurrence un milliard de dollars des Etats-Unis en billets de cent sur la Somalie, le résultat sur le terrain n’aurait pas été plus mauvais. Un ultime coup de boutoir de la part de l’expatrié Nachoub qui s’envole loin de la Somalie sur un sentiment d’inutilité ? Sans doute. Alain Deschamps, dans «Somalie 1993», écrit n’avoir en fin de compte servi à rien. Quant à Jed Elkenz, il fait disparaître Nachoub l’humanitaire au Rwanda, non victime de l’«itsembabwoko», le génocide de 1994, mais dans un banal accident de la route. Dans un ultime pied de nez, c’est le mort qui obtient le mot de la fin, prenant surnaturellement congé des survivants.

(Jed Elkenz, «Du blé pour la Somalie», éditions Complicités, 2002, 139 pages)

(1) Ou Xuddur. (2) Tué en 1996. Père de Hussein Aïdid.

Catégories : Témoignages

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