Jean Pierre Millecam

Chère madame,

Je viens seulement de lire Les barbelés du village nègre. Il m’a fallu deux bons mois pour achever mon propre roman, et encore la chose ne me paraît pas acquise : il va falloir, si je désire être lisible, me livrer à une opération de chirurgie esthétique de grande envergure.

Mais parlons du livre de Bouchan Hadj-Chikh : je ne vous serai jamais assez reconnaissant de l’avoir mis entre mes mains. J’ai vibré de la force de mon expérience passée, de mes souvenirs, de mon regard d’esthète et d’écrivain. A la dernière page, je me suis surpris à pleurer toutes les larmes de mon corps. A quoi attribuer une telle réaction ? Sans doute aux forces mauvaises qui, depuis quelque temps, se son liguées contre moi – ma femme encore couchée sur son lit de convalescence, ma fille que je dois maintenir la tête hors de l’eau en lui téléphonant chaque soir pendant trois quarts d’heures (elle loge à Paris).

Mais cela ne suffit pas à expliquer mes larmes. Elles procèdent évidemment du choc de ces pages qui restituent toute une partie de l’épreuve algérienne dans une ville que je connaissais bien. Et surtout, il y a la vie insuflée par une plume d’une haute sincérité – celle de Bouchan Hadj-Chikh.

Je vous livre ma pensée d’écrivain : la réussite d’un livre tient naturellement aux rapport que l’auteur entretient avec ses personnages,  à la trame dans laquelle ils s’inscrivent, à l’image qui se dessine de l’auteur dans le maniement des épisodes — décor, objets, notations des couleurs, nuances de l’atmosphère –, et de la phrase qui traduit le tout. Ils s’agit là d’une musique, avec ses variations de rythme dans la continuité de l’expression. Je dois dire que Hadj-Chikh et un maître en la matière. Il suffit qu’il parle (il suffit qu’il écrive), et voici tout un monde qui surgit à nos yeux, à nos oreilles. Et ce monde forme un auto-portrait dons la générosité envoie à toute une époque, la rend irrévocablement présente – hélas ! si je puis dire, absente, puisque, maintenant, nous ne pouvons que la rêver avec tous les êtres disparus que le temps a entraînés dans sa spirale. Cela explique beaucoup ma réaction. Mais il me faut ajouter ceci : l’auteur a su faire de moi son intime, il a su me rendre intime de cette fraction de l’Algérie disparue à jamais, à travers sa famille, à travers ses jeunes compagnons de jeu, et ses dernières pages ne font qu’appuyer cette impression d’amoru et de désolation qui nous prend lorsque le souvenir, irrémédiablement, nous emporte.

Une chose encore que j’ai goûtée : le ton, fidèle à l’intimité qu’il créait, qui faisait de son lecteur le spectateur des déboires vécus par ses personnages et, surtout, lui-même. Il y a aussi cet humour propre aux Maghrébins, qu’il a su traduire dans une langue assez dépourvue d’humour (le français, c’est l’esprit ou la gaudriole, pas les subtilités de l’humour). C’est, je crois, à ce ton que j’ai reconnu l’Algérie sous sa plume, dans le pouls qui battait à ses tempes. Je remercie l’auteur de m’avoir ramené au pays de mes origines, et d’avoir joui de son amitié au moins tout le temps que je le lisais.

Votre, Jean Pierre Millecam.
Nice, 22 février 2008
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Millecam

Catégories : Témoignages

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